Pourquoi réinvestir dans le nucléaire en France n’est-il pas la bonne solution pour répondre au défi climatique ? (3/4)

Dossier : Quel mix énergétique pour la France ? Débat sur le nucléaire (3/4).

Pourquoi réinvestir dans le nucléaire en France n’est-il pas la bonne solution pour répondre au défi climatique ?


Cet article est la suite de celui-ci[1].

En France, c’est bien de cela dont on parle. Faut-il continuer ou non d’investir dans le nucléaire ? Est-ce profitable financièrement et écologiquement compte tenu de l’urgence ? La réponse est non et voici pourquoi.

1/ Le nucléaire n’est pas résilient face aux conséquences du dérèglement climatique.

La sûreté et le bon fonctionnement des centrales n’est pas garantie par la survenue des bouleversements climatiques. Le nucléaire consomme énormément d’eau pour refroidir ses réacteurs. Alors, pour les nouveaux réacteurs, soit on les installe à bord de cours d’eau ou en bord de mer. Or, avec le changement climatique, le stress hydrique devient plus important.[2] En France, déjà, des réacteurs situés en bord des fleuves et des rivières sont régulièrement mis à l’arrêt l’été pour cette raison. Pendant la canicule de 2003, 14 réacteurs nucléaires étaient à l’arrêt. Le schéma réalisé par Les Décodeurs de Le Monde résume cette situation[3].

De plus, le rapport du Réseau de transport d’électricité (RTE) d’octobre 2021 sur les futurs énergétiques 2050 appui également cet élément en affirmant que les centrales nucléaires existantes situées au bord de fleuve seront plus régulièrement affectées par des périodes de forte chaleur et de sécheresse. Cela entraine des arrêts et donc des pertes de puissance significatives durant la période estivale.

Pour les réacteurs situés en zone côtière, le problème se pose à plus long terme avec la montée du niveau des eaux : elles exposent alors à des risques de submersion.

A la centrale du Blayais en Gironde, on a déjà frôlé la catastrophe.[4] La tempête de 1999 a rompu la digue de protection et une partie des installations de sûreté ont été inondées. Ce genre d’évènement climatique extrêmes vont devenir de plus en plus fréquent en France et dans le monde. Cela limite les emplacements géographiques possibles pour construire des réacteurs nucléaires en pleine sûreté. Le problème se pose déjà au Bengladesh puisqu’il est un des pays les plus victimes du changement climatique avec des inondations de plus en plus fréquentes comme ce fut le cas cette été. Or, le Bengladesh est en train de construire une centrale nucléaire dans la région la plus frappée par ces inondations, dans un emplacement choisi depuis 1967 quand les conséquences du dérèglement climatique n’étaient pas d’actualité[5].

Le nucléaire est en définitive une énergie inadaptée à la nouvelle donne climatique.

2/ L’exploitation des mines d’uranium détruit l’environnement et broie les populations.

Cette partie complète celle relative aux droits humains et la santé…

Une mine d'uranium en exploitation produit des déchets sous diverses formes :

Des rejets atmosphériques : le radon et les poussières radioactives. L'un des rejets les plus dangereux d'une mine d'uranium est le radon, un gaz rare invisible et inodore qui se propage depuis les installations de conditionnement et les collines de déblais ou les réservoirs de déchets liquides. Le radon entraîne un risque de cancer du poumon ;

Des rejets liquides : l'eau d'exhaure créée par les forages et l'évacuation d'eaux de ruissellement à l'intérieur de la mine peut être plus ou moins bien traitée avant rejet ;

Des déchets solides : les boues et les précipités en provenance du traitement des effluents liquides.

Tous ces rejets polluent l’environnement tout comme les machines utilisées pour le processus d’extraction.

Il n’y a par ailleurs aucune retombée positive sur les pays : l’exploitation de ces ressources ne bénéficie pas du tout aux États concernés car bien souvent Areva/Orano y est exempté de nombreuses taxes comme le souligne ce document d’Oxfam daté de 2015 sur l’accord entre Areva/Orano et le Niger pour l’exploitation des mines de la Somaïr et de la Cominak ainsi que de celle d’Imouraren[6].

3/ Le nucléaire génère des déchets dangereux dont on ne sait que faire et dont personne ne veut !

L’empreinte écologique ne se circonscrit pas aux émissions de CO2 et les déchets nucléaires font partis de cette empreinte écologique. Des matières radioactives sont transportées et stockées partout en France et parfois à l’air libre. Et ce très près de zones urbaines.[7] Rappelons par ailleurs que le plutonium ne perd l'essentiel de sa radioactivité (99 %) qu'au bout de 117 000 ans !

Il existe déjà quelques exemples d'enfouissement de déchets nucléaires à grande profondeur. Et tous sont des échecs criants ! En Allemagne, des milliers de fûts de déchets radioactifs enterrés à Asse polluent la nappe phréatique et les autorités ne savent pas comment aller les récupérer. Aux États-Unis, un grave incendie s'est déclaré en 2013 dans le centre d'enfouissement WIPP, et un certain nombre de travailleurs ont été contaminés par la radioactivité qui s'est dégagée. Une autre solution, en subsurface, soit dans des cuves d’eau à la surface mais elles coûtent très cher et les riverains n’en veulent pas.

4/ On n’a pas le temps de construire de nouveaux parcs nucléaires !

Il faut réduire nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, non pas à partir de 2030. L’urgence de décarbonation, c’est aujourd’hui ! Demain, il sera trop tard. Il suffit de voir le retard accumulé par Flamanville, le fait qu’un EPR2 dont la construction commencerait aujourd’hui serait en état de fonctionner en 2037 et que la construction des Small Modular Reactor (SMR) annoncé par le Président de la République n’est pas prête de commencer, les plans n’ayant pas encore été finalisés.

Da manière plus global, il faut selon le GIEC[8] 10 à 19 ans pour construire une centrale nucléaire. Ce qui est incompatible avec le fait qu’il faille réduire les émissions maintenant pas dans 10 ou 15 ans quand les nouveaux réacteurs seront disponibles après des multiples retards. L’engagement européen est une diminution de 55% d’ici 2030. C’est impossible en misant sur le nucléaire pour cela les EnR sont les plus appropriées. D’ici 2030, il nous faut donc miser prioritairement sur la sobriété[9], l’efficacité et les énergies renouvelables (EnR) !

Pour que cela soit efficace sur le climat, il faut tenir une cadence de construction de nouveaux réacteurs intenable. En effet, si l’on veut passer de 2,5% à 10% d’émissions mondiales évitées, en supposant que l’ensemble du système reste par ailleurs identique, il faut quatre fois plus de réacteurs qu’en service actuellement. Même en supposant qu’aucun des 400 réacteurs actuellement en service ne ferme d’ici là, il faut donc projeter de construire 1200 réacteurs pour parvenir à un total de 1600 en service (on suppose que ce nouveau parc a une puissance moyenne équivalente à celle du parc actuel). Pour mettre en service 1200 réacteurs en 20 ans, il faut en mettre en service 60 par an, soit plus d’un par semaine pendant 20 ans ![10]

5/ Le nouveau nucléaire est trop cher.

L’EPR est une technologie fragile, on l’a vu dans le précédent article à travers plusieurs exemples. Initialement plus cher, ses coûts s’accroissent même ensuite avec des multiples accidents et retards[11]. Ceux-ci ne sont pas constatés que pour la France mais aussi dans la plupart des projets à travers le monde. Un autre projet, le projet ITER d’un réacteur à fusion à Cadarache dans les Bouches du Rhône doit lui coûter 18,6 milliards d’euros[12] entre 2007 à 2035.

En France, outre l’option de construire de nouveaux réacteurs, une autre option est envisagée : il s’agit prolonger la durée de vie des centrales pour environ vingt ans supplémentaires. Cela est appelé le « Grand carénage ». Son coût a été estimé par EDF en 2014 à 55 milliards d’euros[13] sur la période 2015-2020. Une autre étude publiée par la Cour des Comptes en 2016 évalue ce coût à 100 milliards avec une assiette plus large et sur une période plus longue, 2015-2030[14].

D’autant plus que le nucléaire est condamné à devenir de plus en plus cher à la fois grâce, car oui c’est indispensable, des normes de sécurité de plus en plus rigoureuses, un coût initial très important et à la recherche menée pour améliorer les performances, trouver de nouvelles technologies. De même, il faut y ajouter le coût du traitement des déchets[15] dont on ne sait que faire, le coût des maintenances de plus en plus répétées et le coût du démantèlement des anciennes centrales. A titre d’exemple, l’enfouissement des déchets à Bure devrait coûter, au bas mot, 35 milliards d’euros[16]. Des coûts encore parfois obscurs.

6/ Le renouvelable est de moins en moins cher.

Le renouvelable est de moins en moins cher depuis une quinzaine d’années. Il faut massivement développer le photovoltaïque sur les toits des hangars par exemple, ce qui permet de ne plus déforester. Tous les pays riverains de la mer Baltique et du Nord ont pour plan de mettre en service d’ici 2050 350GW grâce à l’énergie photovoltaïque. C’est plus de 2 fois le parc nucléaire Français actuel. Le coût de l’éolien et de l’éolien marin notamment a beaucoup chuté.

Les milliards nécessaires pour des nouveaux réacteurs seraient ainsi plus efficaces pour la réduction d’énergie (bâtiment, logement) et de développement des EnR. Telle est l’alternative. Because yes, Thatcher, There is an alternative ![17] 

Nous allons pointer certains de ces enjeux dans le prochain et dernier article du dossier.



[2] A ce sujet pour plus d’information : une note d'information de l'Institut de Radioprotection et Sûreté Nucléaire (IRSN, 31 juillet 2020), consultable ici : https://www.irsn.fr/fr/actualites_presse/actualites/documents/irsn_ni-canicule-et-centrales-nucleaires_31072020.pdf + Bilan du projet Explore 2070, résultats du projet et premiers enseignements sur eau et changements climatiques (Ministère de la Transition Ecologique), consultable ici : https://www.gesteau.fr/document/bilan-du-projet-explore-2070-eau-et-changement-climatique + « Les impacts du changement climatique en Europe » (cartographie Arcgis, Agence Européenne pour l’Environnement), consultable ici : https://experience.arcgis.com/experience/5f6596de6c4445a58aec956532b9813d/page/home/.

[3] Schéma issu de l’article suivant : « Comment la canicule affecte le fonctionnement des centrales nucléaires », Le Monde, Les Décodeurs, par Pierre Breteau, Jonathan Parienté et Nabil Wakim, publié le 26 juillet 2019 à 17h49, mis à jour le 27 juillet 2019 à 07h04, consulté le 1/11/2022 à 15h22 et consultable ici : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/07/26/comment-la-canicule-affecte-le-fonctionnement-des-centrales-nucleaires_5493867_4355770.html.

[4] Sur les conséquences de la tempête sur la centrale nucléaire du Blayais : reportage de France 3, 5 janvier 2000 – INA, consultable ici : https://www.youtube.com/watch?v=zKuyKit9cuc.

[6] « Contrats d’Areva au Niger, à quand la transparence ? », Rapport d’Oxfam, juillet 2015, consulté le 1/11/2022 et consultable ici : https://www.sortirdunucleaire.org/IMG/pdf/oxfam-rotab-2015-contrats_d_areva_au_niger-a_quand_la_transparence_.pdf.

[7] « Déchets nucléaires : la réalité en images drones », Greenpeace sur YouTube, publié le 23 septembre 2019, consulté le 1/11/2022 et consultable ici : https://www.youtube.com/watch?v=hTfHZb5xH6E.

[8] Ibid.

[9] Exemple de moyen de sobriété énergétique avec la rénovation des bâtiments : http://renovons.org/.

[10] Cette estimation est issue du nombre de travaux de Benjamin Dessus et Bernard Laponche. Ce sont les réacteurs qu’il faudrait construire pour éviter 10% des émissions de CO2 est un ordre de grandeur basé sur les travaux de Benjamin Dessus et Bernard Laponche. Consultable ici : https://global-chance.org/Energie-et-emissions-de-gaz-a-effet-de-serre-dans-le-monde-cas-de-la-production-d-electricite, consulté le 1/11/2022 à 14h19.

[11] « La filière EPR », Cour des Comptes, juillet 2020, consulté le 1/11/2022, consultable ici :  https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-filiere-epr.

[13] « Nucléaire : qu'est-ce que le « grand carénage » ? », La chaine énergie, par la SFEN, soit une association de promotion du nucléaire, la Société française d'énergie nucléaire, publié le 6/032014, consulté le 1/11/2022 à 13h12 et consultable ici : http://energie.lexpansion.cm/energie-nucleaire/nucleaire-qu-est-ce-que-le-grand-carenage-_a-32-8015.html.

[14] CheckNewsLibération, « Nucléaire : le «grand carénage» va-t-il coûter 150 milliards d’euros, comme le dit Jean-Luc Mélenchon ? », par Emma Donada, publié le 23 octobre 2021 à 10h38, consulté le 23/10/2022 et consultable sur https://www.liberation.fr/checknews/nucleaire-le-grand-carenage-va-t-il-couter-150-milliards-deuros-comme-le-dit-jean-luc-melenchon-20211023_MXZ3CEEDWZEJ5EVRMSUSDP2L54/.

[15] « A quel prix ? Les coûts cachés des déchets nucléaires », Rapport de Greenpeace, publié en 2019, consulté le 1/11/2022 et consultable ici : https://www.greenpeace.fr/a-quel-prix-les-couts-caches-des-dechets-nucleaires/.

[16] Selon l’Andra, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, voir ici : https://www.sortirdunucleaire.org/Bure-arrete-ministeriel-cout-Cigeo.

[17] Propos ironique en référence à la célèbre maxime de l’ex-Première ministre (bien qu’elle détesta qu’on l’appelle ainsi, sexiste et passéiste, pour c’était Premier ministre !) ultra-libérale et conservatrice du Royaume-Uni qui disait « There is no Alternative » (TINA) car pour elle en économie, seul la politique libérale était viable. C’est très sous-entendu dans notre société encore actuellement. Le fait de réduire les déficit, de réduire le « coût du travail » etc… sont des idées tellement ancrées dans nos sociétés qu’elles paraissent « naturelles », « raisonnables ». Or, ce n’est qu’une option politique parmi d’autres : le partage des richesses, l’entraide, la solidarité, la collaboration et l’harmonie des êtres humains entre eux et avec la nature en est une autre. A vous de choisir.

Commentaires