Peut-on parler d’Apartheid quant à la politique menée par Israël ?
Cette
question déchaine les passions. A tort et à raison. A raison : toute forme
d’antisémitisme est condamnable et doit être condamné. A tort : cela
empêche de nous pencher sur le sujet sur le fond. Les mots ont un sens, précis
et unique. Celui d’Apartheid par son histoire est particulièrement marqué.
L’antisémitisme aussi. Il n’est pas question de hiérarchiser quoi que ce soit
ici. Mais bien de réfléchir sur le fond à partir des preuves et des rapports,
des prises de positions prises par des Organisation gouvernementale ou non, des
personnes à responsabilités expertes dans le domaine. C’est ce que nous
tacherons de faire avec cet article. Non pour clore le débat. Mais pour le
décrisper. Le débat n’est pas et ne doit pas être idéologique. Il doit être
factuel. Nous le devons aux palestiniens souverains tout comme aux israéliens soucieux
de respecter les principes qui leur ont donné – à raison – un Etat. Il ne
s’agit enfin pas ici de prendre parti pour l’un ou l’autre camps mais bien de
détailler les arguments qui permettent à certain d’affirmer qu’il existe une
forme d’Apartheid à Israël pour les comprendre, les valider ou non. Ce dernier
point reste une affaire personnelle.
Quelle est l'origine historique d'une telle situation ?
Le
détail m’est ici impossible. Seuls quelques éléments sont énoncés ici. Le 29
novembre 1947, l’ONU adopte la résolution 181 qui prévoit le partage de la
Palestine, colonie anglaise à partir de 1920 à la suite de la conférence de San
Remo qui décide du partage de l’Empire ottoman après sa défaite lors de la
première guerre mondiale. Tout au long de cette domination coloniale, les
britanniques ont embrassé le sionisme pour attiser les tensions et ainsi
affermir leur mainmise sur l’Etat Palestinien. Cette résolution avait pour but
la création de deux Etats souverains : un Etat juif davantage mixte
(environ 550 000 Juifs contre 400 000 Arabes) que l’Etat arabe
(800 000 Arabes et 10 000 Juifs) avec une zone « sous régime
international particulier » comprenant les Lieux saints, Jérusalem et
Bethléem plutôt égalitaire (100 000 Juifs et 106 000 arabes).
L’assise territoriale est, elle, inégalitaire : 14 000 m2 pour
l’état Juif contre 11 500 m2 pour l’Etat arabe. Et ce malgré la
volonté originale de créer deux États de taille semblable et un précédent plan,
le plan Peel de 1937, puisque les sionistes se voient accorder 50 % de
territoire en plus par rapport à ce plan, qui était plus
« équitable ». Résultat : les Juifs acceptent, les Arabes
refusent, c’est le début d’une guerre civile. Guerre civile qui se transforma
en guerre israélo-arabe en avec la proclamation de l’établissement d’un État
juif, l’État d’Israël le 14 mai 1948 par David Ben Gourion. L’origine est donc
à la fois politique avec le désir de souveraineté nationale, géopolitique avec
la convoitise de territoires pour des raisons économiques ou religieuse,
historique avec des revendications anciennes des deux côtés, ethnique mais
aussi religieuse voir idéologique avec l’opposition des deux confessions – musulmane
et juive – et de leurs extrémistes respectifs. Se transformant vers du
politico-religieux et donc davantage idéologique que religieux, notamment le
Hamas qui insiste sur le caractère politique et non religieux du conflit.
Qu’est-ce que l’Apartheid ?
L’Apartheid
désigne à la fois une situation historique précise et pour les défendeurs de la
thèse « d’Etat d’Apartheid » une forme de crime raciste
reproductible. L’Apartheid désigne initialement une politique raciste
institutionnalisée par l’Etat d’Afrique du Sud pendant 43 ans. Les personnes
désignées comme « Non-blanches », soit les « Noirs », les
« Métis » et les « Asiatiques » était discriminées :
ils ne pouvaient habiter au même endroit que les « Blancs », se
marier avec les « Blancs » et devaient se faire enregistrer auprès de
l’administration sous une des classifications précédemment énoncées qui leur
était attribuée. L’analogie avec Israël vise à comparer le traitement par
Israël des Palestiniens et le traitement de l'Afrique du Sud des non-blancs pendant
son époque de l'Apartheid. Mais le « crime pour apartheid » est une
notion juridique adoptée par l’Organisation des Nations Unies et définie par la
résolution 3068 XXVIII de l'assemblée générale des Nations unies (ONU) du 30
novembre 1973. Ce crime est reconnu par le statut de Rome de 2002 instituant
une cour pénale internationale (CPI). Le crime d'apartheid est défini dans
l’article II de la résolution précédemment évoqué comme étant[1] :
tout acte inhumain de caractère analogue
à d'autres crimes contre l'humanité commis dans le cadre d'un régime
institutionnalisé d'oppression systématique et de domination d'un groupe
ethnique sur n'importe quel autre groupe ethnique. Les crimes d'apartheid
énumérés sont le meurtre, l'esclavage, la privation de liberté physique, la
réinstallation forcée, la violence sexuelle, persécution individuelle et
collective.
Quelles sont les arguments pointés ?
Il
est avancé que les aspects énoncés ci-dessous ressemblent sous certains aspects
au régime d'Apartheid en Afrique du Sud et que des éléments de l'occupation par
Israël constituent des formes de colonialisme et d'Apartheid, en contradiction
avec le droit international. Examinons – modestement toutefois – point par
point les éléments soulevés.
La
première critique concerne « un système de contrôle » et d'identification et
des postes de contrôle militaire, en Cisjordanie occupée par Israël -
comprenant les colonies juives. Le fait que la Cisjordanie soit occupée depuis
1967 fait consensus. De même sur la reconnaissance de l’existence de colonies
juives sur ces territoires puisque le 6 mai 2021 la France et plusieurs pays
européens demandent à Israël de stopper ses colonies[2].
« À la fin de l’année 2016, selon le
Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations-unies, il y
avait 572 obstacles fixes en Cisjordanie, dont 44 points de contrôle dotés d’un
personnel permanent, et 376 barrages routiers, monticules de terre ou
portails. »[3]
La
seconde est relative à la loi « discriminatoire » sur le mariage. Cette loi est
avérée. Le 31 juillet 2003, la Knesset, le Parlement israélien a voté une
« loi sur la citoyenneté » interdisant aux Palestiniens ou aux
Palestiniennes épousant des Israéliennes ou des Israéliens d'obtenir la
nationalité de l'Etat hébreu. En outre, la nouvelle législation interdit à ces
mêmes Palestiniens ou Palestiniennes de résider de manière permanente en
Israël. Ce qui interdit de fait le mariage. D’autant plus qu’ils devront vivre
des deux côtés différents du « mur de la séparation »[4]…
Ainsi,
la troisième critique principale pointe la barrière de séparation le long de la
« ligne verte » d’armistice, reconnue par l’ONU, qui sépare Israël des
territoires occupés en 1967 (Gaza et Cisjordanie). Cette barrière, dont la
construction a commencé il a 19 ans, se voulait provisoire, hermétique et
« de sécurité ». Il s’agit désormais de murs et de barbelés avec des
capteurs dans des zones contrôlées par l’armée israélienne et où elle peut
intervenir rapidement. [5]
D’autres
critiques désignent l'emploi de travailleurs palestiniens à bon marché,
l'enclavement de la Cisjordanie, les inégalités face aux infrastructures, aux
droits juridiques, ainsi qu'à l'accès à la terre et aux ressources entre
Palestiniens et résidents israéliens dans les territoires occupés par Israël et
enfin la séparation des routes pour les citoyens israéliens et palestiniens.
Celles-ci sont explicitées dans les rapports qui seront référencés dans la
suite de cet article.
Des évolutions politiques qui n’y sont pas pour rien.
Le
système politique israélien est parlementaire avec un système monocaméral, le
Parlement élu étant la Knesset. Il se compose de 120 députés élus à la
proportionnelle intégrale avec un seuil de 1%.[6]
Et ce à l’origine pour représenter la pluralité des multiples mouvements sionistes
internationaux. Le parti principal lors des vingt premières années est le parti
HaAvoda, le parti travailliste israélien, dont la ligne était marxiste et
antilibérale. Ce premier parti préconise la solution à deux Etats. Jusqu’en
1974, la gauche a dominé la politique israélienne. Date à partir de laquelle le
parti travailliste décline dans l’opinion à cause de sa gestion de la guerre de
Kippour. En 1977, le Likoud de droite remporte les élections. Cette droite est
libérale économiquement et souhaite le « Grand Israël », c’est-à-dire
qu’elle souhaite l’annexion de la Cisjordanie.
Depuis,
un nouveau clivage est apparu : le clivage laïque/religieux. La gauche est
laïque mais désormais minoritaire. A l’opposé les haredim qui sont les juifs
avec une pratique religieuse extrêmement forte. Un nouveau parti, Kadima,
centriste, libéral et laïc a émergé. En 2009, Netanyahou arrive au pouvoir. Son
extrême-droite est libérale, voir ultralibérale mais un certain immobilisme
était de mise concernant le processus de paix bien qu’il soit responsable de la
construction du mur déjà évoqué et d’autres législations contestées. Il affirme
également dans un message publié sur Internet en mars 2019 qu’« Israël
n’est pas l’État de tous ses citoyens […] [mais] l’État-nation du peuple juif
et uniquement du peuple juif ».
En
définitive, la gauche israélienne est la seule à être favorable à la création
d’un Etat Palestinien.
Quelles sont les personnes ou organisations qui évoquent ce crime, cette situation ou cet Etat d’Apartheid ?
Tout d’abord, Frédéric Encel, maître de confrérence à Science po
et géopoliticien spécialiste du Moyen-Orient, « ne pense pas que l’on existe dans une situation d’Apartheid (…).
En revanche, il y a d’un point de vue social et institutionnel, un écart de
plus en plus important entre les présupposés démocratiques de l’Etat d’Israël
et les réalités sur le terrain (…) »[7].
Voyons les individus d’abord.
Aussi
étonnant que cela puisse paraitre la première personne que je vais évoquer est
un président états-unien puisque le Démocrate Jimmy Carter a utilisé
l'analogie de l'« Apartheid », pour décrire la situation dans les Territoires
palestiniens occupés, estimant que ce terme se justifie par « les barrières grillagées, les détecteurs
électriques et les blocs de béton installés par les autorités israéliennes le
long de la frontière avec la Cisjordanie. »[8].
Suite aux critiques, il nuance tout en soutenant qu’il existe une « distinction claire entre les politiques
au sein de la nation d'Israël et dans les territoires occupés qu'Israël
contrôle ».
Des
journalistes tel que Joseph Lelyveld, ancien directeur exécutif du New York
Times et ex-correspondant en Afrique du Sud et le correspondant à Jérusalem du
journal britannique The Guardian, Chris McGreal soutiennent également cette
dénomination.
L’ancien
ambassadeur français aux États-Unis et en Israël, Gérard Araud qualifie Israël
« d'État d'apartheid », lors de son
départ en retraite[9].
Et les organisations désormais.
En
mars 2017, une commission régionale de l'Organisation des Nations Unies (ONU)
chargée des questions de développement dans le monde arabe, la Commission
économique et sociale pour l'Asie occidentale (CESAO) a publié un rapport
indiquant que « ce rapport établit, sur la base de
recherches académiques et de preuves accablantes, qu’Israël est coupable du
crime d’apartheid » [10]. Il exhorte l’ONU à
intervenir officiellement. L’ONU se désolidarisera de ce rapport
qui n’aura donc pas de suite concrète.
Deux
organisations de référence en matière de défense des droits humains usent
également de cette terminologie après deux rapports très documentés. Human Rights Watch d’une part édite le
27 avril 2021 un rapport où ils estiment qu'un seuil a été franchi et que « les autorités israéliennes commettent les
crimes contre l’humanité d’apartheid et de persécution »[11].
Amnesty International d’autre part qui, dans son rapport du 1er février 2022, va plus loin que les autres critiques preuves à l’appui[12]. L’organisation profère cette accusation sur une période plus longue et un espace plus vaste. Amnesty International considère au vue de son enquête que le système d'apartheid remonte à 1948 : « Depuis sa création en 1948, Israël mène une politique visant à instituer et à entretenir une hégémonie démographique juive et à optimiser son contrôle sur le territoire au bénéfice des juifs et juives israéliens ». Amnesty International considère également que les pratiques d'apartheid concernent tout l'espace du conflit israélo-palestinien : « Les recherches d’Amnesty International montrent (...) que l’ensemble de la population palestinienne est soumise à un seul et même système ». Ils précisent que leurs « conclusions et leurs critiques ne s’adressent pas au peuple juif mais bien à l’État Israélien ».
Actualisation du 08/05/2023 à 11h07.
Liens vidéos sur le sujet, notamment dans le cadre du débat le jeudi 4 mai 2023 à l'Assemblée nationale lors de la niche parlementaire du groupe Gauche Démocratique et Sociale (GDR)-NUPES, composé principalement par les député.es du Parti Communiste Français (PCF) et des député.es ultra-marins.
- "ISRAËL : VOICI POURQUOI ON PEUT PARLER D'APARTHEID", consultable ici : https://www.youtube.com/watch?v=ykFzCJwYqkI.
- Prise de parole de Louis Boyard, député LFI-NUPES : https://www.youtube.com/shorts/l3yChDqlRHY.
- https://www.youtube.com/watch?v=tggGQgmJPAg.
- https://www.youtube.com/watch?v=tldnivkeXyo.
- https://www.youtube.com/watch?v=6j53BRffXmE, salutaire prise de parole de Mme Elsa Faucillon, députée PCF, membre du groupe GDR-NUPES.
- https://www.youtube.com/watch?v=73Kv44eq73s.
- https://www.youtube.com/watch?v=G_7GPpqSCLc, excellent discours d'Aymeric Caron, député Revolution écologique pour le vivant (Rev!), membre du groupe LFI-NUPES.
[1] La définition juridique a ici été raccourcie et
emprunté à Wikipédia.
[2] « La France et
plusieurs pays européens demandent à Israël de stopper ses colonies »,
France 24, publié le 06/05/2021 à 19:21, consulté le 31/10/2022 à 20h03 et
consultable sur https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20210506-la-france-et-plusieurs-pays-europ%C3%A9ens-demandent-%C3%A0-isra%C3%ABl-de-stopper-l-extension-de-ses-colonies.
[3] « En Cisjordanie, les checkpoints de la
honte », Basta, par Anne Paq, publié le 9 mai 2018, consulté le
31/11/2022 à 20h08 et consultable ici : https://basta.media/En-Cisjordanie-les-checkpoints-de-la-honte.
[4] « En Israël, une loi controversée
sanctionne les mariages intercommunautaires », Le Temps, par Serge
Dumont, sur le barrage de Salem (Cisjordanie), publié mercredi 6 août 2003 à
02:10, consulté le 31/10/2022 à 20h46 et consultable ici : https://www.letemps.ch/monde/israel-une-loi-controversee-sanctionne-mariages-intercommunautaires.
[5] « Israël-Palestine. Le mur qui a
bétonné une paix impossible », Ouest-France, par Patrick Angevin,
publié le 14/05/2018 à 12h42, consulté le 31/10/2022 à 21h16 et consultable
ici : https://www.ouest-france.fr/monde/israel/israel-palestine-le-mur-qui-betonne-une-paix-impossible-5758641
[6] « Israël
: quelle démocratie ? - Une Leçon de géopolitique du Dessous des cartes |
ARTE », Frédéric Encel invité de l’émission, publié le 28/10/2022,
consulté le 28/10/2022 à 22h13 et consultable ici : https://www.youtube.com/watch?v=FSjR-rn0bLY
[7] Ibid.
[8] « Jimmy
Carter accuse Israël d'"apartheid" », l’Obs, publié le 09
décembre 2006 à 07h39, mis à jour le 10 décembre 2006 à 23h25, consulté le
31/10/2022 à 21h39 et consultable ici : https://www.nouvelobs.com/monde/20061209.OBS2172/jimmy-carter-accuse-israel-d-apartheid.html.
[9] « L'ambassadeur
de France aux Etats-Unis qualifie Israël "d'état d'apartheid" »,
BFMTV, par Salomé Vincendon, publié le 22/04/2019 à 14:26, consulté le
31/10/2022 à 22h03 et consultable ici : https://www.bfmtv.com/international/l-ambassadeur-de-france-aux-etats-unis-qualifie-israel-d-etat-d-apartheid_AN-201904220038.html.
[10] Richard Falk et Virginia Tilley, « Les pratiques israéliennes à l’égard du
peuple palestinien et la question de l’apartheid (rapport CESAO, trad. fr.)
», publié en 2017, consulté le 31/10/2022 à 23h10 et consultable ici : https://www.aurdip.org/IMG/pdf/rapport_nu_fr.pdf.
[11] « Des
politiques israéliennes abusives constituent des crimes d’apartheid et de
persécution », Human Right Watch, publié le 27/04/2022 à 12h00,
consulté le 31/10/2022 à 21h51 et consultable ici pour un article destiné au
grand public : https://www.hrw.org/fr/news/2021/04/27/des-politiques-israeliennes-abusives-constituent-des-crimes-dapartheid-et-de
et ici pour le rapport de 213 pages : https://www.hrw.org/report/2021/04/27/threshold-crossed/israeli-authorities-and-crimes-apartheid-and-persecution.
[12] « L’apartheid d’Israël contre la population palestinienne : un système cruel de domination et un crime contre l’humanité », Amnesty international, publié le 1/02/2022, consulté le 31/10/2022 à 22h23 et consultable ici : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2022/02/israels-apartheid-against-palestinians-a-cruel-system-of-domination-and-a-crime-against-humanity/ (+https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2022/02/israels-system-of-apartheid/).

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