Vive le déficit public !

Vive le déficit public !

Cet article est un peu plus sobre que d'habitude parce qu'il  est paru dans La Mouette Bâillonnée, le journal de mon lycée, où l'espace est compté. Bonne lecture.

Qu’est-ce que le déficit public ?

Le solde public désigne la différence entre l’ensemble des dépenses publiques et l’ensemble des recettes ou prélèvements obligatoires (impôts, taxes, cotisations sociales). Ce solde est en déficit lorsque les recettes publiques sont inférieures à ses dépenses en une année. Il concerne l’Etat mais aussi les collectivités locales et la Sécurité sociale. La subtilité en plus qu'au sens de Maastricht, les intérêts et les emprunts ne sont point pris en compte dans le calcul.

Qu’en dit la doxa libérale ?

Sobrement : pour les économistes libéraux, ce déficit a forcément des effets néfastes : étant un flux, il augmente le stock qu’est la dette publique, ce qui ferait fuir les investisseurs étrangers.

Qu’en dit le Projet de loi de finance pour 2023 ?

Adopté sans vote par le biais de l’article 49 alinéa 3, le budget prévoit de limiter le déficit public à 5% du PIB en 2023, l’objectif du Gouvernement Borne étant de revenir aux fameux 3% du PIB de déficit à la fin du second quinquennat Macron. Gravé dans le marbre en juillet à travers le « programme de stabilité », ce dessein répond aux exigences de rigueur budgétaire – pour de pas dire d’austérité – de la Commission européenne. Cela correspond à des baisses de la dépense publique, donc des moyens plus faibles pour les collectivités locales, les services publics et la bifurcation écologique.

D’où vient la règle des 3% ?

Le Gouvernement, on l’a vu, n’a que ce mot à la bouche. Pourquoi donc ? Parce qu’il doit respecter les critères de Maastricht de 1992 et plus précisément le pacte de stabilité et de croissance, signé en 1997 par tous les autres Etats membres de l’Union Européenne. Cette contrainte a été acceptée par les Etats mais n’a jamais été respectée. Elle vise à ce que les pays membres aient entre autres des déficits similaires. Et ce pour pouvoir user d’une même monnaie : l’euro. Ce critère a réellement été décidé « sur un coin de table ».[1] Prétexte pour limiter les demandes financières de ses ministres, François Mitterrand en 1981 après son élection constate que le rapport du déficit sur le PIB représente 2,6%. Avec quelques autres dépenses, cela donne un chiffre à ne pas dépasser : 3% avant la fin du septennat. Repris par les très libéraux Jean-Claude Trichet et Jacques Delors, ils soumettent ce critère aux partenaires européens qui l’acceptent, le sacralisant de fait à travers le Traité de Maastricht. Par ailleurs, l'indicateur ne se base sur aucune réalité économique. En effet, le choix de « 3 » a été arbitraire. De plus, rien ne justifie de comparer les comptes publics au PIB. Cela n'a même aucun sens : aucun ménage ne doit rembourser un prêt en une année. Le remboursement de celui-ci est calculé sur plusieurs, si ce n'est des dizaines d'années ! Mais que ne feraient pas quelques libéraux pour légitimer le démantèlement de l'Etat.

L’exemple des Etats-Unis et de la France.

En pratique, est-ce si mal que ça, le déficit ? Prenons un exemple...[2] Après la crise des subprimes de 2008-2009, les Etats-Unis ont choisi d’investir massivement pour soutenir leur activité économique, ce qui a creusé leur déficit. Ils sont revenus à leur niveau d’avant crise en trois ans. En France, Nicolas Sarkozy a choisi la prudence et a limité la dépense publique. Nous avons alors mis huit ans pour revenir au niveau d’avant crise ou comment par frénésie aveugle perdre un lustre. Le risque étant également d’ajouter de la récession à la récession. Actuellement – à cause de la crise COVID – tout comme à la suite de la crise 2008-2009, les Etats-Unis ont un déficit public qui s’élève autour 10%. Plus structurellement[3] : sur la moyenne des années 2008-2021, les Etats-Unis ont un déficit public d’environ 7,49% du PIB tandis que la France a un déficit public de 4,7% du PIB sur la même période. Aux Etats-Unis, sur la même période,  le PIB états-unien a augmenté en moyenne chaque année (TCAM) de 6,6% tandis que le PIB français a augmenté en moyenne de 1,8% tous les ans. A travers cette comparaison sommaire et même s’il faudrait prendre en compte bien d’autres facteurs, on distingue nettement un lien – une corrélation positive – entre le creusement du déficit et de l’augmentation du Produit Intérieur Brut. Un bon point pour Keynes : l’économiste a toujours souligné qu’un déficit élevé permettait de stimuler la consommation et l’investissement, puis la production et enfin les emplois et la croissance.

A rebours des besoins d’investissements socio-écologiques et industriels.

Un déficit économique faible s’accompagne d’un déficit de santé, d’éducation, de moyens dans la transition écologique, d’une industrie exsangue etc.… par les investissements négligés. Pourtant, le Gouvernement s’entête : la dépense publique augmentera en 2023 de 0,6% du PIB alors que le taux potentiel de croissance, soit les besoins, s’élèvent à 1,35% du PIB. Une augmentation en dessous des besoins demeure une diminution des services. Ce dogmatisme économique des « 3% » a malheureusement coûté cher aux citoyens européens.  Déçus et appauvris, c’est l’idée même d’une Europe sociale et qui protège qui part en éclat, nids des ressentiments identitaires et du populisme d’extrême-droite.  Il serait temps de revoir sa copie dans l’intérêt général.



[1] « Déficit: la règle des 3%, une invention française née sur un coin de table », par Marine Rabreau, Le Figaro, publié le 04/09/2015 à 12:00, mis à jour le 22/09/2020 à 12:44, consulté le 31/10/2022 à 16h46 et consultable ici : https://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/decryptage/2015/09/04/29002-20150904ARTFIG00110-deficits-pourquoi-la-regle-des-3-de-bruxelles-n-a-aucun-sens.php

[2] « 49.3, casse sociale... : Macron se dresse contre la démocratie », L’instant Porcher sur Le Média, publié à 24/10/2022, consulté le 30/10/2022 à 16h51 et consultable ici : https://www.lemediatv.fr/emissions/2022/49-3-casse-sociale-macron-se-dresse-contre-la-democratie-gcIESG1aSbOBmf56YKxrrQ (vidéo à partir de 9 minutes 20 à 10 minutes 20)


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