Redéfinir la « liberté » face au péril écologique
Consommation effrénée vs. Liberté d’existence
Ah, les écolos. Ils veulent interdire l’avion, la viande, les publicités… Ces « ayatollah de l’écologie » veulent tout interdire ! Des vrais « khmers verts » ! Ainsi : en tant qu’écologiste – et éco-socialiste pour ce qui me concerne – nous serions « anti-tout ». C’est tout le discours profondément réactionnaire autour de l’« écologie punitive ». Mais disons-le clairement : tout cela n’est qu’une fable qui permet à leurs auteurs et autrices de se dédouaner de toute responsabilité, de ne pas agir ; en un mot, cela favorise l’inaction climatique. Qui encore une fois désigne tant le fait de ne pas agir du tout que le fait d’agir mais insuffisamment. Dans les deux cas, les conséquences sont mortifères, à des degrés différents certes. Mais le mal est fait.
Liberté et écologie : une opposition irrémédiable ?
Ce discours met en tension le rapport que l’on a avec la liberté, la place que l’on peut, que l’on doit laisser à la liberté tout en solutionnant le péril écologique. Plus profondément encore : cela touche à la définition même que l’on donne à la liberté. Instinctivement, on l’entend, dans son acceptation négative, comme absence d’obstacle. En réalité, celle-ci est et à toujours été un leurre dans la mesure où notre liberté est limitée par la condition sociale dans laquelle on se trouve, par les conditions de réalisation de cette liberté. Il y a aura toujours une limite et même si on met de côté les limites sociales, juridiques, économiques : il y aura toujours des limites physiques. Et ce d’autant plus avec les limites écologiques. Notre liberté d’agir est conditionné à l’existence d’un lieu habitable pour le faire – la Terre – et de ressources naturelles disponibles en quantité suffisante. Tout cela limite par définition notre liberté. Par ailleurs, la liberté comme possibilité de faire quelque-chose, dans son acceptation positive, est de la même façon, pour les mêmes raisons, limitée. Ainsi, on pourrait croire d’une manière rapide et simpliste que la liberté s’oppose à l’écologie. Robespierre défendait en bon républicain une liberté « réelle », appliquée, une liberté concrète : la liberté « d’exister », le droit à l’existence. Par celle formule, il liait volonté de faire quelque-chose et possibilité de le faire. Face à l’urgence écologique, n’est-il pas nécessaire de mettre de côté notre liberté d’aller dans un fast-food – soit de perdre de l’argent pour s’acheter malbouffe et cancers – pour la liberté d’exister ?
La liberté comme compromis, comme choix de société
La liberté a toujours été conçu comme un compromis entre la liberté en soi et les conditions dans lesquelles elle peut se réaliser. C’est ainsi qu’elle est décrite dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen par son article 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ». Cette dernière partie est des plus intéressantes. Les bornes de la liberté ne peuvent être déterminées que par la loi. Cela entérine d’une part que la liberté a des bornes. D’autre part et surtout, cela signifie que ces bornes doivent être déterminées de manière commune par la loi. Il faut donc définir des besoins communs à tout être humain et ce de manière démocratique et non rigide, verticale. Cette question fut posée par un ouvrage des Economistes atterrés De quoi avons-nous vraiment besoin ?[1]. Une réponse est ébauchée en huit chapitre correspondant aux familles, aux types de besoins identifiés : « se nourrir », « se soigner », « s’éduquer », « faire culture », « se loger et se déplacer », « produire ensemble », « travailler ensemble » et « vivre ensemble » avant de conclure « nous avons vraiment besoin de vivre ensemble ». Cette réflexion d’ordre politique et anthropologique doit être posée.
Mais pour en revenir à cette définition de la liberté, celle comme compromis aboutit à la réflexion suivante. Aujourd’hui, on ne peut donc pas faire appel à la liberté pour continuer à polluer, prendre l’avion ou manger de la viande par exemple puisque cela ne prendrait pas en compte le seul espace dans lequel on peut exercer notre liberté, la Terre. Il faut donc prendre en compte les conditions d’habitabilité de notre planète de la même manière que l’on n’appelle pas liberté le fait de tuer quelqu’un – même si, j’en conviens, la comparaison est peu adéquate – ou de ne pas mettre sa ceinture. Cela n'a plus de sens.
Pour finir, derrière une interdiction, il y a toujours une liberté. Interdire les voitures polluantes, c’est garantir la liberté de respirer de l’air non ou moins pollué. Interdire les nitrites dans les jambons, c’est garantir la liberté de ne pas attraper un cancer du colorectal etc. D’autres questions se posent : consommer de manière effrénée, est-ce vraiment être libre ou être aliéné à un système capitaliste qui incite à la surconsommation de masse ? Une chose est sûre : limiter la pollution c’est surtout, garantir aux vivants la liberté de vivre. Et quoi d’autre y a-t-il de plus important que la vie ?
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Cette opposition liberté-écologie est stérile et pousse, je l’ai dit, à l’inaction. Mais mieux, j’en suis convaincu, une société écologiste sera une société plus libre mais pour cela encore faut-il que l’on en ait les mêmes contours et ce sera pour une prochaine fois…
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D’autres pistes de réflexion :
- « Liberticide, l’écologie ? le vrai débat est ailleurs », Reporterre, par Guillaume Carbou et l’Atelier toulousain d’écologie politique, publié le 11 juillet 2019 à 09h00 et mis à jour le 16 juillet 2019 à 11h19, consulté le 24 février 2023 et consultable ici : https://reporterre.net/Liberticide-l-ecologie-le-vrai-debat-est-ailleurs.
- « Accepter que la liberté s’arrête là où commence la planète », Libération, par Charlotte Belaïch, publié le 2 avril 2019 à 19h56, consulté le 24 février 2023 et consultable ici : https://www.liberation.fr/planete/2019/04/02/accepter-que-la-liberte-s-arrete-la-ou-commence-la-planete_1718968/.
- « La transition écologique est-elle contraire à la liberté individuelle ? », Une seule Terre, le blog d’Augustin Fragniere, publié le 14 octobre 2019, consulté le 24 février 2023 et consultable ici : https://blogs.letemps.ch/augustin-fragniere/2019/10/14/la-transition-ecologique-est-elle-contraire-a-la-liberte-individuelle/.
- « Quel avenir pour notre liberté face à l’urgence climatique ? », Socialter, Entretien d’Augustin Fragniere par Hugues Wattebled, publié le 21 août 2020, consulté le 24 février 2023 et consultable ici : https://www.socialter.fr/article/libertes-urgence-climatique.

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