Que dire du discours d’investiture de « Lula » ?
Le 30 octobre 2022, « Lula » Da Silva a été réélu Président du Brésil, de justesse face au candidat d’extrême-droite Jair Bolsonaro. Le pays est alors profondément divisé et fracturé par une présidence précédente violente et une élection clivante. C’est dans un tel contexte qu’a été officiellement intronisé Lula le 1er janvier 2023 par le Parlement Brésilien alors que l’ancien président était absent. Le travail à accomplir est immense pour réconcilier le pays et mener des réformes d’ampleur, et ce sans virer à droite[1] pour celui qui entame son 3ème mandat. « Pour la troisième fois, je me présente devant ce Congrès national afin de remercier le peuple brésilien pour le vote de confiance qu'il nous a octroyé. »
Force symbolique de l’intronisation
Lula a prononcé 3 discours : un devant le Congrès qui est le plus officiel et deux autres à l’extérieur où il a reçu l’écharpe présidentielle[2]. Elle lui a été transmise par cinq personnes de la société civile brésilienne : un chef indigène cacique, Raoni Metuktire, un jeune en situation de handicap, un enfant noir, un métallurgiste, un cuisinier, un enseignant et d'autres représentants du peuple brésilien. C’est une manière pour le Président du Brésil de mettre en avant ce « peuple » qui l’a élu et lui fait confiance pour rompre avec le libéralisme[3] autoritaire de son prédécesseur.
« Les droits et les intérêts de la population, le renforcement de la démocratie et la réaffirmation de la souveraineté nationale seront les piliers de notre gouvernement »
Le triomphe de la démocratie contre le bolsonarisme : « À la haine, nous répondrons par l'amour. Aux mensonges, par la vérité. À la terreur et à la violence, nous répondrons par la loi et ses conséquences les plus sévères. »
Son élection signifie une rupture à l’autoritarisme bolsonariste affirmant, dès sa troisième phrase : « Si nous nous trouvons ici aujourd’hui, c’est grâce à la conscience politique de la société brésilienne et au front démocratique que nous avons formé tout au long de cette campagne électorale historique. C’est la démocratie qui a triomphé lors de cette élection, l’emportant contre la plus importante mobilisation de ressources publiques et privées jamais vue, les menaces les plus violentes prononcées contre le droit de vote, la plus abjecte des campagnes fondées sur le mensonge et la haine et organisée dans le but de manipuler et d’oppresser l’électorat. » Il fustige par la suite le « projet autoritariste » de son adversaire avec « des mensonges diffusés à échelle industrielle ».
Il souhaite alors réparer et consolider la démocratie brésilienne. « Révoquons toutes les injustices commises à l'encontre des peuples autochtones ». Dans ce sens, a été créé le ministère des Peuples autochtones, ce qui est une première au Brésil. Il est dirigé par la militante Sonia Guajajara qui, dans une interview accordée au Monde, a déclaré : « Nous allons travailler pour mettre fin à la négation de nos droits » tout en dénonçant la politique « génocidaire » du sortant fasciste Bolsonaro[4]. « Dès aujourd'hui, la loi sur l'accès à l'information sera à nouveau observée, le Portail de la transparence remplira à nouveau son rôle, les contrôles républicains seront à nouveau exercés pour défendre l'intérêt général. » « Nous garantirons l'état de droit » afin de pouvoir dire « la démocratie pour toujours » !
Face au bilan catastrophique de Bolsonaro : « reconstruire » le Brésil face à la « barbarie »
En évoquant son passé « de luttes », il montre à quel point le bolsonarisme est néfaste : « Il y a vingt ans, lorsque j'ai été élu président pour la première fois (…), j'ai commencé mon discours d'investiture par le mot "changement". Le changement que nous voulions consistait simplement à mettre en pratique les principes constitutionnels. À commencer par le droit à une vie digne, sans souffrir de la faim, avec un accès à l'emploi, à la santé et à l'éducation. Devoir réitérer cet engagement aujourd'hui - face à l'avancée de la misère et au retour de la faim, que nous avions vaincue - est le symptôme le plus grave de la dévastation qui a été infligée au pays ces dernières années ». « Le grand édifice de droits, de souveraineté et de développement que cette Nation a construit depuis1988 a été systématiquement démoli ces dernières années ».
Le nouveau Président est particulièrement véhément sur la politique sanitaire lié à la Covid-19 : « les ressources pour la santé ont été épuisées. (…) L’attitude criminelle d'un gouvernement négationniste, obscurantiste et insensible à la vie. Les responsabilités de ce génocide devront être établies et ne pourront rester impunies. », a-t-il notamment déclaré. Son diagnostic est ensuite vaste et puissant : « L'éducation, la culture, la science et la technologie ont été démantelées. La protection de l'environnement a été détruite. Il ne reste plus de ressources pour les repas scolaires, la vaccination, la sécurité publique, la protection des forêts, l'aide sociale. La gouvernance de l'économie, les financements publics, le soutien aux entreprises, aux entrepreneurs et au commerce extérieur ont été désorganisés. Les entreprises d'État et les banques publiques ont été dilapidées, le patrimoine national a été abandonné. Les ressources du pays ont été pillées pour satisfaire la stupidité des rentiers et celle des actionnaires privés des entreprises publiques ». Les plus pauvres « ont payé le tribut le plus lourd au projet de destruction nationale qui s'achève aujourd'hui ». C’est sur ces bases qu’il va pourtant falloir refaire nation.
Le retour de la question sociale
Il s’agit pour Lula de renouveler ses ambitions passées alors de « promouvoir la croissance économique au profit de tous, notamment des plus démunis (…), de gouverner ce pays avec la plus vaste participation sociale, en incluant les travailleurs et les plus pauvres dans la définition du budget et dans les décisions gouvernementales ».
C’est aussi la victoire de la solidarité face à l’individualisme : « J'ai vu le rêve d'une patrie généreuse, qui offrirait des opportunités à ses fils et ses filles, où la solidarité active serait plus forte que l'individualisme aveugle ».
La lutte contre la misère est un préalable d’un Brésil dont la voie porte : « il ne serait ni juste ni correct de demander de la patience à ceux qui ont faim. Aucune nation ne s'est élevée et ne peut s'élever sur la misère de son peuple. » Cela passe concrètement par « garantir un programme de subventions familiales (Programa Bolsa Família) renouvelé, plus fort et plus équitable, afin de venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin. Nos premières actions visent à libérer 33 millions de personnes de la faim et à sauver de la pauvreté plus de 100 millions de Brésiliens (…) Nous allons reprendre le programme « Ma maison Ma vie » (Minha Casa Minha Vida) et (…) créer des emplois à la vitesse que réclame le Brésil. Nous allons reprendre la politique de revalorisation permanente du salaire minimum ».
Une prise en compte de la nécessite écologiste
Il s’agit de « promouvoir la croissance économique de manière durable ». Là aussi l’ambition est grande : « Aucun autre pays ne possède les conditions dont dispose le Brésil pour devenir une grande puissance environnementale, fondée sur la créativité de la bioéconomie et des entreprises de la socio-biodiversité. » Concrètement : « Nous entamerons la transition énergétique et écologique vers une agriculture et une exploitation minière durables, une agriculture familiale plus forte et une industrie plus verte. Notre objectif est de parvenir à une déforestation zéro en Amazonie et à une émission zéro de gaz à effet de serre dans la matrice électrique, tout en stimulant la revalorisation des pâturages dégradés. Le Brésil n'a pas besoin de déboiser pour maintenir et étendre sa frontière agricole stratégique. Nous encouragerons la prospérité sur les terres. (…) Nous ne tolérerons pas la violence contre les petites gens, la déforestation et la dégradation de l'environnement, qui ont déjà fait tant de mal au pays. Chaque terrain délimité est une nouvelle zone de protection de l'environnement ».
L’importance de la culture pour un peuple comme vecteur d’émancipation
« Tout comme un être humain, une nation s'exprime véritablement par l'âme de son peuple. L'âme du Brésil réside dans la diversité inégalée de notre peuple et de nos manifestations culturelles ».
« Nous refondons le ministère de la Culture, avec l'ambition de reprendre plus intensément les politiques d'incitation et d'accès aux biens culturels, interrompues par l'obscurantisme ces dernières années. Une politique culturelle démocratique ne peut craindre les critiques ni élire des favoris. Que toutes les fleurs s'épanouissent et que tous les fruits de notre créativité soient récoltés. Que chacun puisse en profiter, sans censure ni discrimination ».
Une vision antiraciste et féministe
« Il est inacceptable que les personnes noires et métisses continuent d'être la majorité pauvre et opprimée dans un pays construit à la sueur et au sang de leurs ancêtres africains. Nous avons créé le ministère de la promotion de l'égalité raciale pour étendre la politique de quotas dans les universités et la fonction publique, en plus de reprendre les politiques en faveur de la population noire et métisse dans la santé, l'éducation et la culture. »
« Il est inacceptable que les femmes soient moins payées que les hommes pour le même travail. Qu'elles ne soient pas reconnues dans un monde politique machiste. Qu'elles soient harcelées en toute impunité dans la rue et au travail. Qu'elles soient victimes de violence à l'intérieur et à l'extérieur du foyer. Nous refondons également le ministère des femmes pour démolir le temple séculaire de l'inégalité et des préjugés. »
Un Brésil fort, actif et souverain : développer sa puissance géopolitique
« Le Brésil doit être son propre maître, le maître de son destin. Il doit redevenir un pays souverain. »
Il cherche à garantir une autonomie industrielle et économique plus grande au Brésil. Pour cela, le but est de « stimuler et d'élargir le marché de consommation national, de développer le commerce, les exportations, les services, l'agriculture et l'industrie ». Il ne cache pas son ambition : « Le Brésil peut et doit se trouver à l'avant-garde de l'économie mondiale. »
Par la suite, dans son discours, il attache une importance particulière aux droits humains, doté d’un ministère mais aussi à la « sécurité publique » puisque le crime touche particulièrement « les communautés pauvres » sans oublier la liberté de culte : « Dans ce pays, chacun pourra exercer librement sa religiosité. » et la santé.
Le discours de Lula est un discours puissant qui définit toujours des principes généraux, des valeurs, une boussole politique puis concrètement la manière dont il compte s’y prendre. Ce n’est pas un discours d’un anticapitaliste, il sait qu’il doit rassembler. Il s’agit ici davantage de rompre avec le bolsonarisme, soit des adversaires « inspiré par le fascisme ». En la matière, concernant la déforestation en Amazonie brésilienne, cela est déjà le cas car elle a baissé de 61% en janvier 2023 par rapport à la même période de l'année dernière[5].
Pour conclure, comme Lula : « L’espoir vainc la peur et l’amour vainc la haine ».
[1] « Jair Bolsonaro, l’adversaire idéal – Au Brésil, « Lula » vire au centre », Le Monde Diplomatique par Breno Altman, publié en septembre 2022, consulté le 26 février 2022 et consultable ici : https://www.monde-diplomatique.fr/2022/09/ALTMAN/65012.
[3] Économique.
[4] Accessible ici : https://www.lemonde.fr/international/article/2023/01/01/bresil-nous-allons-travailler-pour-mettre-fin-a-la-negation-de-nos-droits-previent-sonia-guajajara-ministre-des-peuples-indigenes_6156228_3210.html.
[5] « Au Brésil, la déforestation en Amazonie en baisse lors du premier mois de la présidence de Lula », Sciences et Avenir, par Sciences et Avenir avec AFP, publié le 10.02.2023 à 14h57, consulté le 26 février 2023 et consultable ici : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/developpement-durable/bresil-la-deforestation-en-amazonie-en-baisse-lors-du-premier-mois-de-lula_169370.

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