Les JO 2024 sont-ils le « cheval de Troie » du capitalisme de surveillance ?

Les JO 2024 sont-ils le « cheval de Troie » du capitalisme de surveillance ?

Le projet de loi relatif à l’organisation des JO 2024 a été largement adopté au Sénat et pourtant il contient des dispositions de surveillance de masse telle que ladite « vidéoprotection intelligente » qui n’est en réalité qu’une « vidéosurveillance automatisée ». Elle serait capable d’identifier des comportements jugés suspect mais en réalité les contours de ces « comportements » sont ultra flous et larges, ce qui laisse supposer la potentialité de dérives. Pire : cette disposition des plus controversée est prévue pour durer à titre expérimental jusqu’au 30 juin 2025. Mais la plupart du temps lorsque cela est voté, cela est très souvent pérennisé. Ce fut le cas pour ceux de Tokyo qui ont permis au Gouvernement de faire passer une loi restreignant les libertés publiques, la loi anti-conspiration[1], [2].

Cette utilisation de l’intelligence artificielle (IA) pour traiter les images de caméra de vidéosurveillance a pour objectif d'éviter de nouveaux incidents comme celui qui a eu lieu au Stade de France le soir de la finale de la ligue des champions de football en mai 2022[3]. En réalité, cette fausse expérimentation s’inscrit dans ce que l’on appelle le « capitalisme de surveillance ».

Qu’est-ce que le capitalisme de surveillance ?

Le capitalisme de surveillance est un terme mis en avant par la Shoshana Zuboff, professeure émérite à Harward Business School, comme étant l’étape du capitalisme qui suit celle commerciale puis industrielle. Dans L’Economie Politique[4], Madame Zuboff définit ce terme ainsi : « Ce terme permet pour moi de décrire le fonctionnement actuel de notre système économique qui repose sur le mariage entre, d'un côté, les possibilités qu'offrent les technologies numériques, qui sont sans précédent, et, de l'autre, les objectifs au long cours du capitalisme. Ceux-ci sont bien connus : la recherche du profit, la croissance, la marchandisation, l'extension de l'économie de marché, etc. Parler de capitalisme de surveillance permet de souligner que ces éléments ne peuvent plus être mis en œuvre sans des technologies et des relations sociales de surveillance. Le capitalisme dépend désormais entièrement des technologies numériques, omniprésentes dans tous les secteurs et à tous les niveaux. En ce sens, le capitalisme de surveillance n'existait pas avant son invention en 2000 par Google car les objectifs et les moyens mis en œuvre n'étaient pas les mêmes auparavant ». La chercheuse a pu développer son concept dans son livre, L'Âge du capitalisme de surveillance sorti en 2018. Cette disposition législative s’inscrit dans ce concept dans la mesure où dès lors cela est mis en place une fois par l’Etat, cela ouvre la porte à une extension plus large, notamment par les entreprises états-uniennes bien connues que sont les GAFAMI(NATU). Quoi qu’il en soit, la technologie en question est vendue par des entreprises.

Pourquoi la vidéosurveillance automatisée (VSA) est dangereuse ?

J’ai déjà pu donner en introduction des éléments de réponse mais revenons-en désormais à ce qu’est la VSA. La vidéosurveillance automatisée (VSA) est un outil de surveillance biométrique qui, à travers des algorithmes couplés aux caméras de surveillance, détecte, analyse et classe nos corps et comportements dans l’espace public[5]. En l’occurrence, c’est l’article 7 du projet de loi qui prévoit cette vidéo surveillance algorithmique.

La Quadrature du Net avance que la VSA est par essence un outil de surveillance totale : « La VSA n’est pas un simple logiciel : elle analyse des milliers d’heures de vidéos pour catégoriser les comportements suivant ce que les autorités auront qualifié de « suspect » ou « anormal » pour l’appliquer en temps réel sur les caméras de surveillance. Cela crée un gigantesque système de ciblage « d’anomalies » afin d’automatiser le travail de la police. Il s’agit d’un réel changement de dimension de la surveillance et d’industrialisation du travail d’image pour démultiplier les notifications et interpellations, guidées par cette intelligence artificielle. »

Le Gouvernement l’assure : il a mis de côté la reconnaissance faciale et ce n’est pas du tout ce que défend ce projet de loi. Là encore cela est erroné pour la Quadrature qui assure que la VSA n’est pas moins dangereuse que la reconnaissance faciale : « La VSA et la reconnaissance faciale reposent sur les mêmes algorithmes d’analyse d’images et de surveillance biométrique. La seule différence est que la première isole et reconnaît des corps, des mouvements ou des objets, lorsque la seconde détecte un visage. Ce sont généralement les mêmes entreprises qui développent ces deux technologies. Par exemple, la start-up française Two-I s’est d’abord lancé dans la détection d’émotion, a voulu la tester dans les tramways niçois, avant d’expérimenter la reconnaissance faciale sur des supporters de football à Metz. Finalement, l’entreprise semble se concentrer sur la VSA et en vendre à plusieurs communes de France. La VSA est une technologie biométrique intrinsèquement dangereuse, l’accepter c’est ouvrir la voie aux pires outils de surveillance ».

Par ailleurs, ce système existe déjà en toute illégalité dans de nombreuses villes de France comme Nice qui ont investis directement avec les entreprises sans qu’il n’y ait d’évolution de la loi. Cela concerne d’après l’association plus de 200 villes en France bien qu’en la matière l’opacité règne.

Et ce alors que la Cour des Comptes a pointé à différentes reprises l’inefficacité de la vidéosurveillance et notamment à Paris[6].

 

Les Jeux Olympique ne serait finalement que le « cheval de Troie » du capitalisme de surveillance par un solutionnisme technologique électoraliste toujours plus accru. Face à la mutation permanente d'un capitalisme qui se dirige vers de plus en plus de sécuritaire et d'autoritaire, c’est au contraire davantage d’humain qui est nécessaire.



[1] « Le Japon adopte une loi « anti-conspiration » qui suscite l’inquiétude », RFI, par Frédéric Ojardias, publié le 31/10/2017, consulté le 26 février 2023 et consultable ici : https://www.rfi.fr/fr/emission/20171031-le-japon-adopte-une-loi-anti-conspiration-suscite-inquietude.

[2] « Derrière les JO 2024 : la surveillance de masse nous menace », Le Media, par Cemil Şanlı, publié le 8 février 2023, consulté le 26 février 2023 et consultable ici : https://www.lemediatv.fr/emissions/2023/derriere-les-jo-2024-la-surveillance-de-masse-nous-menace-MvuO9a8lTyqFI7duQ3gJbg.

[3] « Projet de loi relatif aux jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 », Vie Publique, publié le 1er février 2023, consulté le 26 février 2023 et consultable ici : https://www.vie-publique.fr/loi/287639-jo-de-2024-projet-de-loi-olympique-2022.

[4] « Peut-on échapper au capitalisme de surveillance », L’économie politique n°94, Alternatives Économiques, mai-juin-juillet 2022, page 8.

[5] Selon la définition de la Quadrature du Net accessible ici : https://www.laquadrature.net/biometrie-jo/#frise.

[6] « Le financement de la vidéosurveillance à Paris jugé « inadapté et coûteux » par la Cour des comptes », Le Figaro, par Le Figaro avec AFP, publié le 10/02/2022 à 17:36, consulté le 26 février 2023 et consultable ici : https://www.lefigaro.fr/economie/le-financement-de-la-videosurveillance-a-paris-juge-inadapte-et-couteux-par-la-cour-des-comptes-20220210.

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