Comment la décroissance permet-elle de répondre à l’urgence écologique ?

Comment la décroissance permet-elle de répondre à l’urgence écologique ?

VERSION COURTE

Cet article est une adaptation de mon grand oral de Terminale pour le bac. Une version longue, plus brute, est disponible ici[1].

« Celui qui croit à une croissance exponentielle infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » d’après cette célèbre citation attribuée à l'économiste Kenneth Boulding. Politiquement tabou, la décroissance est un « mot obus », un « slogan provocateur », qui pousse à réfléchir pour sortir de ce que les décroissants nomment la « religion de la croissance ». Ce concept se pose comme une alternative au développement durable. Tout part du Rapport Meadows, publié en 1972 Les limites à la croissance, au constat simple : si les sociétés humaines continuent à rechercher la croissance dans un monde fini, alors elles courent à leur perte. Ainsi, l’urgence écologique nous incombe de modifier notre économie et plus largement notre manière d’habiter la Terre.

Qu’est-ce que la décroissance ?

Pour les décroissants, la croissance est une idéologie, une croyance parmi d’autres à déconstruire.  Ce qui est généralement admis par les « croissancistes » : plus un pays a de richesses à partager, plus il peut augmenter le niveau de vie de ses habitants par l’image du gâteau. Or, pour les décroissants, pour filer la métaphore, il ne faut pas agrandir le gâteau mais bien changer de recette. Il faut commencer par dé-croire…

Pour Timothée Parrique, ce que l’on appelle la croissance aujourd’hui, c’est de l’« agitation » car on ne mesure que les transactions monétaires. On y exclu ce qui est non marchand, ce que l’économie féministe appelle la « sphère reproductive » et l’économie de la nature.

La décroissance s’oppose naturellement à la croissance, soit l’augmentation perpétuelle du PIB d’un Etat mais aussi au capitalisme, au développement durable et à la soutenabilité faible. La décroissance, c’est le rejet du capitalisme à coordination néolibérale, basé sur une cosmologie extractiviste dans sa relation à la nature et un impératif productiviste au service d’une culture sur-consumériste.

Le capitalisme a de fait pour objectif l’accumulation du capital. Des objectifs de convivialité sociale et de soutenabilité écologique, avec comme priorité le renoncement, sont contraires à l’objectif du capitalisme. Si l’on veut prospérer sans croissance, il va nous falloir changer les institutions qui composent le système capitaliste — l’organisation du travail sous le salariat, la concentration des moyens de production, l’organisation de la production avec l’objectif de la lucrativité et la vente de marchandises sur des marchés. Il n’y aurait plus de lucrativité, encore du profit mais plus d’impératif au profit.

Il est évidemment inenvisageable de demander aux pays en développement de stopper leur croissance alors que leurs populations ne peuvent pas toujours répondre à leurs besoins essentiels (santé, logement, alimentation) et consomme beaucoup moins de ressources naturelles que les pays développés. C’est pourquoi, c’est d’abord à ces derniers de fournir des efforts.

Il s’agit d’une théorie philosophique, économique, sociale et politique composée de trois stades… Le 1er, l’objection de croissance concerne le début de la critique de la croissance dans les années 70. Le 2ème est celui de la décroissance : il s’agit de ce qu’il faudrait faire et comment pour solutionner la crise écologique à court terme. Timothée Parrique l’a défini comme étant « une réduction de la production et de la consommation pour alléger l’empreinte écologique (1), planifiée démocratiquement, dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être » (2). Elle est composée de deux parties : l’impératif biophysique (1) puis le moyen en trois valeurs (2). Le 3ème étant la post-croissance. Il s’agit du projet de société à long terme sous la forme d’une « économie stationnaire en harmonie avec la nature (1) où les décisions sont prises ensemble et où les richesses sont équitablement partagées afin de pouvoir prospérer sans croissance (2) ».  On retrouve les deux parties et les deux définitions sont symétriques.

Ce projet politique global met au cœur de son logiciel la démocratie, la justice sociale et l’autonomie en sortant de la dépendance aux énergies fossiles. On parle aussi de société du « care », de l’entraide où la seule croissance du PIB ne serait pas l’unique boussole de l’économie.

Finalement, la décroissance c’est passer d’une logique uniquement quantitative à une logique davantage qualitative.

La décroissance est un projet efficace pour répondre à l’urgence écologique.

D’après le 6ème rapport du GIEC, « le découplage absolu n'est pas suffisant (…) pour éviter un effondrement climatique ». L’agence européenne de l’environnement fait le même constat. La croissance verte, le développement durable ne suffira donc pas. Dans l’histoire, on a surtout observé un sur-couplage pour les décroissants.  Exemple de l’énergie : à chaque invention, la nouvelle énergie s’est rajoutée à la précédente sans la substituer et la faire disparaitre entièrement, ce qui par ailleurs rend la bifurcation énergétique des plus compliquées.

La décroissance nécessite de l’innovation – mais pas du technosolutionnisme – mais aussi de « l’exnovation », c’est-à-dire sortir de ce qui n’est pas durable, réduire comme pour la publicité par exemple. Il faut aussi de la frugalité, de la sobriété et de l’efficacité.   On distingue alors la frugalité, de la sobriété, de la pauvreté et de l’efficacité. La frugalité peut désigner le fait de se passer de quelque chose comme il faut le faire pour la publicité. La sobriété est quant à elle une diminution choisie et nécessaire, mais il ne faut pas qu’elle soit liée à de la pauvreté, soit une baisse subie. L’efficacité enfin est liée à l’innovation. Attention toutefois, l’efficacité peut être contrebalancée par un « effet rebond » pour un automobiliste par exemple : avant, il roulait moins car rouler plus coûtait plus cher en utilisant plus d’essence, contrainte qui existe moins avec des moteurs moins consommateurs.

Produire et consommer moins est une nécessité car la croissance du PIB est dépendante de la croissance de la consommation de matières et d’énergie et in fine d’émissions de gaz à effet de serre. La création de valeur dépend directement de la destruction de la nature. De fait, plus on produit, plus on pollue et plus on épuise les ressources naturelles comme les énergies fossiles, engendrant crises, guerres voire extinction.

Pour éviter cela, il faut repenser l’organisation de l’économie. Cf. économie du donut (Kate Raworth).

La décroissance répond aux travers de la croissance et serait bénéfique pour la très grande majorité de la population.

Depuis la fin des Trente Glorieuses, théorisé par l’économiste et écrivain prolifique Jean Fourastié, la croissance échoue à réaliser le plein emploi, la réduction des inégalités et la satisfaction de la population dans les pays développés. Surtout, en reprenant les propos d’Albert Einstein, il est aisé d’affirmer qu’« on ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés. »

La croissance a donc de nombreux effets pervers. Sur les inégalités : « Jamais en 30 ans le fossé entre riches et pauvres n’a été aussi prononcé qu’aujourd’hui dans la plupart des pays de l’OCDE »[2]. Le PIB ne rend pas compte des inégalités et de la mal-répartition des richesses. Sur le bonheur : entre 1958 et 2004, le PIB réel par habitant a été multiplié par trois aux États Unis et en Europe, et par six au Japon. Pourtant, les habitants de ces pays ne sont pas plus heureux en moyenne qu’il y a cinquante ans. Sur les femmes : invisibilisation du travail gratuit puisque non marchand. Le travail domestique n’est pas pris en compte dans le PIB. Le PIB comprend parfois la création de richesses nuisibles tels que tabac ou marée noire par exemple… Le PIB évince parfois la création de richesses bénéfique comme le bénévolat. La croissance n’est pas forcément désirable : le consumérisme, le productivisme, la malbouffe, les délocalisations, les licenciements sont les maux de la croissance. On est loin du « progrès ».

Or, la décroissance revient sur tout cela. Elle postule que rien ne sert de produire plus de richesse. Il vaut mieux répartir la richesse que l’on produit déjà. La pleine santé (Eloi Laurent), la lutte contre la pauvreté, le niveau d’éducation, la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la régénération de la biodiversité sont les objectifs d’une politique de décroissance. Produire moins mais vivre mieux. Viser la prospérité sans la croissance. Il s’agit de repenser ce dont nous avons vraiment besoin.

Oui rien ne sert de produire plus, il vaut mieux répartir la richesse que l’on produit déjà. Exemple avec l’alimentation : on produit déjà trop. « On peut nourrir 12 milliards d'humains. Les victimes de famine sont donc assassinées », d’après Jean Ziegler, sociologue, ancien rapporteur à l'ONU en février 2017 (L’OBS). Le problème est alors le gaspillage (1/3 de ce qui est produit est jeté, FAO), la pauvreté (qui empêche les plus pauvres d’acheter), une mal-répartition (avec une sur-consommation des pays riches et une sous-nutrition des pays pauvres avec 828 millions de personnes souffraient de la faim en 2021, ONU) et la consommation excessive de viande par les pays riches (car il faut en moyenne 10 kg de protéines végétales pour 1 protéine animale dans le monde).

Compte tenu des données suivantes : 40 milliards de dollars par an pendant 25 ans pour éradiquer la faim dans le monde (ONU) ; 80 milliards de dollars par an pendant 25 ans pour éradiquer la grande pauvreté (ONU) ; 1600 milliards de dollars par an : budget officiel mondial de l'armement ; Publicité au niveau mondial : 800 milliards de dollars par an ; Produits criminels au niveau mondial : 1000 milliards de dollars par an ; Gaspillage nord-américain (Canada, Etats-Unis) : 100 milliards de dollars par an : la répartition de la richesse créée en excès est donc un choix politique.

Sur le plan individuel, la démarche dite de « simplicité volontaire » est plébiscitée et, sur le plan global, une « relocalisation » des activités économiques est préconisée afin de réduire l'empreinte écologique globale. Ainsi, la décroissance peut être menée à une toute petite échelle. Mais il s’agit surtout d’un nouveau modèle de société.

De la théorie à la pratique

L’illustration à partir d’exemples est limité car la décroissance implique et répond à des enjeux globaux. 380 outils de décroissance ont été relevé par des économistes. Les 149 propositions de la convention citoyenne pour le climat (CCC) s’en rapprochent.

Pour que la production baisse, il faut que la consommation diminue. Par exemple : au lieu d’acheter du neuf : donner, échanger ou acheter d’occasion. Tendre vers l’autosuffisance : par exemple fabriquer soi-même ces produits cosmétiques et détergents, faire son pain et ses yaourts, tendre vers le « zéro déchet », produire ses propres légumes, posséder moins, travailler moins mais avec plus de sens. Il faudrait également être moins individualiste, plus solidaire. Par exemple, pour éviter que la réduction de production génère du chômage, il faut réduire le temps de travail pour partager les emplois. Travailler moins pour travailler tout.es et travailler mieux.  La décroissance, c’est aussi faire la différence entre l’emploi et le travail dans la mesure où l’emploi/le salariat sont avant tout des paramètres du capitalisme.

Pour que ce soit un modèle de société, certains groupes d’économistes comme les économistes atterrés (association de chercheurs, d’universitaires et d’expert en économie hétérodoxe) ou encore Thomas Piketty qui conseillent une taxation incitant à une consommation plus écologique, une fiscalité « verte », la création d’un revenu universel de base, le développement de l’économie circulaire (l’approche du Giec : éviter, substituer, améliorer), le développement des transports publics et des énergies dites « alternatives ».

La société serait basée sur le soin, le commun, la solidarité, l’artisanat, la production locale, l’agriculture paysanne, la proximité, les liens sociaux. Ce serait une société sans injonction à la consommation donc sans publicité.

Des communautés ont déjà mis en place la décroissance en quelque sorte. Les éco-villages, éco-lieux ou éco-hameaux se multiplient. Ils prônent la simplicité volontaire, ils cherchent à développer une agriculture vivrière, des activités à faible empreinte écologique avec une organisation communautaire. Selon le Global Ecovillage Network, ces éco-lieux peuvent rassembler jusqu’à une vingtaine de personnes comme plusieurs milliers dans le monde, présents dans 114 pays avec plus ou moins 10 000 communautés. En France, ils sont peu nombreux.

 

Pour résumer, selon Yves-Marie Abraham, chercheur en économie au Québec, spécialiste de la décroissance., la décroissance c’est « produire moins, partager plus, décider ensemble » et c’est en ce sens qu’elle répond au péril écologique même si elle présente des difficultés non négligeables.

La décroissance est pour certain.es inéluctable voir déjà là mais qu’il vaut mieux qu’elle soit choisie et organisée que subie et chaotique. En définitive, puisque la décroissance, c’est vivre mieux avec moins, basculer dans une « société de décroissance », ce n’est finalement que revenir à ce qu’est l’économie, c’est-à-dire ce qui nous permet d’économiser.

 

Retrouver l’ensemble des sources en version longue.

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