Que dit René Dumont de l’écologie politique ?

René Dumont, précurseur de l’éco-socialisme

VERSION COURTE

Cet article est une adaptation de mon grand oral de Terminale pour le bac. Une version longue, plus brute, est disponible ici[1].

« Nous allons bientôt manquer de l’eau et c’est pourquoi je bois devant vous un verre d’eau, précieuse puisque d’ici la fin du siècle, si nous continuons un tel débordement, elle manquera ». Ces propos d’une émission télévisée le 19 avril 1974 sont les plus connus du personnage. Il est vrai que cette même année, René Dumont a été le premier candidat écologiste à la présidentielle en France. Mais au-delà de ce passage et de son fameux pull rouge, se cache un personnage complexe et fascinant.

Il disait lui-même avoir trois combats : l’écologisme, le tiers-mondisme et pacifisme (dans une interview le 26 avril 1992 sur antenne 2) et a comme mot préféré la liberté. Il a vécu de 1904 à 2001, siècle rempli de guerres. Il a ainsi connu les deux Guerres mondiales, la Guerre froide et la période coloniale. Il était ingénieur agronome, universitaire, chercheur, expert sur les questions d’agriculture… et militant.

Un personnage original et avant-gardiste qui a réussi à fédérer les écologistes pour l’élection présidentielle de 1974.

Quelques groupements se mettent d’accord et vont chercher René Dumont. Choisi, il porte la voix 50 associations, représentants « plus de 100 000 adhérents ». Il s’est présenté à l'initiative de divers groupes et personnalités comme les « Amis de la Terre », Pollution Non, Jean Carlier [1922-2011, journaliste français et un militant pour la protection de la nature et de l’environnement] et les « Journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie ». A la suite de sa campagne, en juin 1974, lors des Assises de Montargis (Loiret), où se réunissent les militants qui s'étaient engagés dans celle-ci, sera fondée la première organisation de l'écologie politique d'envergure nationale : le Mouvement écologique.

C’est avec la parution en 1973 de L’utopie ou la mort que René Dumont apparaît comme le meilleur candidat. Il est aussi désigné pour sa « respectabilité » et son aisance à l’oral. Il est l’ancien pour de jeunes militants. Le Figaro énonce même à l’époque dans ses colonnes qu’il est une « figure médiatique ». Scientifique reconnu mondialement, il a voyagé partout, écrit plus de 60 ouvrages. Il affirme son sérieux : « je ne suis pas un candidat doux rêveur ». Même avec son caractère jugé parfois difficile, il est un allié précieux pour les écolos.

René Dumont leur apporte une cohérence politique 10 ans avant la création du parti « Les Verts ». Il a construit l’écologie comme nouveau paradigme politique et l’a élargi géographiquement en lui conférant une vision mondiale et géopolitique amis aussi d’un point de vue sectoriel, par exemple, en amenant la question sociale. En effet, d’après Yves Cochet, député des Verts au Parlement Européen, « on avait du mal à penser l’écologie comme nouveau paradigme politique. C’est grâce à sa candidature ; que Dumont avait une vision plus générale, non seulement planétaire des choses mais aussi dans des nombreux secteurs a aidé à élargir au niveau géographique et au niveau du spectre d’intérêt des écolos ».

Une pensée politique écologiste radicale et globale influencée par le marxisme.

En plus d’avoir une pensée scientifique, elle est matérialiste et ancrée à gauche. Le maire de sa ville, Adolphe Gautier, socialiste lui explique très tôt, à 11 ans et demi, « le passage du capitalisme primitif à la propriété privée, quelques mots sur le socialisme, la religion ».

Il fréquente donc des socialistes. En 1933, rentrant d’Indochine, il adhère au parti socialiste en défendant des thèses anticolonialistes et part donc au bout d’un an. Puis il se rapproche des communistes si bien qu’à 15 ans, à Montargis, il se fait remarquer au collège de garçon en portant l’insigne de la révolution russe, la faucille et le marteau. Mais des amis anarchistes le dégoutent du communisme en lui apprenant le massacre des anarchistes en l’Ukraine par les staliniens de 1920 avant de s’éloigner de ces derniers.

Avec le GATT et les prémisses de l’OMC, il déclara que « l’ennemi c’est le libéralisme économique ». Il adoube le mouvement altermondialiste, cœur de la gauche anti-libérale, en tant que co-fondateur d’Attac en 1998. Pour lui, il faut réduire le niveau de vie de la moitié la plus riche de la France. Anticapitaliste, il critique ce qu’il appelle « l’ordre économique dominant » et porte un « projet global d’avenir ».

Il avait une analyse mondiale où tous les Américains du Nord et tous les Européens sont concernés. Pour lui, une ressource gaspillée, c’est une ressource dont on prive les pays pauvres. Il était pour un autre ordre du monde. Né dans les années 1990, le mouvement altermondialiste critique les organisations internationales qui organisent les échanges entre les nations (OMC, FMI). Il pointe les inégalités Nords-Suds et la pression des puissances occidentales.

Le GATT a mis en mettre en concurrence les agricultures de tous les pays du monde. « Moi je pense à mon copain du Burkina Faso ». Il reprend le concept de la géographie marxiste de l’« échange inégal ». Il critique les inégalités mondiales qu’il résume ainsi : ¾ du pétrole pour ¼ de la population des pays riches contre ¼ du pétrole pour ¾ de la population des pays pauvres.

Il considère que les pays riches ne sont pas démocrates. Parce qu’ils exploitent les pays pauvres. Ils sont démocrates à l’intérieur avec les libertés publiques etc. mais pas là l’extérieur avec les autres pays du monde. 

Il parle franchement si bien que dans une conférence à des hommes d’affaire, il déclare : « ceux d’entre vous qui ont des grosses voitures, vous êtes des criminels ». Il vilipendait en effet ce moyen de transport : « la voiture ça pu, ça pollue, ça rend con » et a fait du vélo un symbole. D’un point de vue stratégique, il disait déjà : « Il ne faut maintenant plus parler gentiment, il faut hurler puisque nous allons droit à la mort ».

Sa vision de l’écologie politique est mondiale et géopolitique.

Il a voyagé dans plus de 80 pays pour son travail, commissionné par l'ONU et la FAO.

Ainsi, le tiers-mondisme, l’anticolonialisme et la lutte contre l’impérialisme furent centraux dans sa vie. Son obsession était aller voir ceux qui travaillent pour nourrir le monde. Il a prodigué des conseils dans les pays après les indépendances, de Fidel Castro à Bourguiba, de Nehru à Nyerere qui sont respectivement les dirigeants de Cuba, de Tunisie, d’Inde et de Tanzanie. Il est devenu l’avocat du Tiers-Monde, que l’on appauvrit alors que nous on gaspille. Il pointe les inégalités de développement à venir et le néocolonialisme après les indépendances. Pour lui, les pratiques néocoloniales permettent de maintenir notre mode de vie prédateur sur la planète.

Le « tiers-monde » et le « tiermondisme » ont été central dans sa vie. Développée dans les années 50 par le démographe Alfred Sauvy, ami de René Dumont, cette expression désigne un troisième monde qui prend tout son sens pendant la guerre froide où il s’agissait de distinguer un troisième bloc à côté du monde communiste et du monde capitaliste. Cela ne désigne pas les pays par leur pauvreté mais par leur place dans l’ordre mondial. Ce sont les pays dominés par les autres. Le Tiers-Monde désigne donc un rapport politique. Il d’agit aussi d’une référence au Tiers-Etat, l’ordre le moins bien loti sous l’ancien régime, dominé par le Clergé et la Noblesse, sans droits, celui que l’on exploite et qui vocation à se révolter devant cet ordre injuste. Depuis l’expression Tiers-Monde est moins utilisée car perçue comme discriminant mais Nord-Sud assez « euphémisant », la distinction devient géographique alors qu’à la base, elle était politique. Et c’est du fait de cet attachement au Tiers-Monde qu’il y porte un regard critique si bien qu’il fut traité d’agent de la CIA par Cuba après avoir publié un livre sur l’île, Cuba est-il socialiste. Le pays rompt avec lui à la suite de la publication.

Pacifiste, il tient déjà une conférence le 16 juin 1939. Il est contre toutes les guerres, faisant le lien avec la catastrophe écologique : « on fait la guerre pour avoir le droit de gaspiller le pétrole ». « Pas un seul des maux que l’on veut éviter par la guerre n’est un mal plus grand que la guerre elle-même ». Il a vu les guerres quand il était jeune. En plus c’est du gaspillage d’argent, d’énergie, elles créent des famines, détruisent les pays. Il explique la guerre du Golfe en 1991 : « Les pays riches, les coalisés, ont fait la guerre pour avoir du pétrole à bon marché en quantité illimitée et pour pouvoir détruire tous les climats de la planète ».

Il est aussi anticolonialiste : « Le Tiers-Monde a évidemment été colonisé, l’héritage de la colonisation est encore présent ». Il l’a vu de ces yeux. En 1929, il part pour l’Indochine et écrit son premier livre dessus (La culture du riz) pour réhabiliter les pratiques ancestrales de culture du riz. Il est choqué par la violence des colons envers les colonisés. Les salaires pour les ouvriers étaient 3 bols de riz par jour ! « Dès 1923-1924 au Maroc et en Tunisie et surtout de 1929 à 1932 dans les rizières des paysans Vietnamiens [...] j’ai pu toucher du doigt la misère des colonisés, la honte de l’oppression coloniale. C’est parce que je n’y pouvais rien, contrairement à ce que je croyais au départ, que je rentrai en France » (L’Utopie ou la mort, 1973).

Programme et orientations de René Dumont

Il porte une écologie politique résolument anticapitaliste en critiquant l’« économie du profit » et cherche à rallier les Français.es derrière le stimulant bonheur. Il met en avant la liberté : « nous sommes les écologistes un mouvement libérateur ».

Dans l’Utopie ou la mort, il reprend les données et conclusions du rapport du Club de Rome, le rapport Meadows dont le contrôle des naissances à cause de quoi il est critiqué tant par les catholiques et que par les marxistes. Selon Dumont, ils ne vont pas assez loin : « ils ne désignent pas les responsables de cette situation, le pouvoir des privilégiés qui maintiennent le système de profit. Il leur aurait fallu pour cela renier le milieu dont ils sont issus » (René Dumont, une vie saisie par l’écologie – Jean-Paul Besset).

Pour lui, il ne faut pas changer la société mais changer de société. Il condamne notre société de domination, de profit, de pillage du Tiers-Monde, de gaspillage, de pollution qui nous condamne selon ses mots.

Il dit qu’il faut réduire le niveau de vie de la moitié la plus riche de la France. Sa mesure phare est le triplement du prix de l’essence pour que l’on baisse notre consommation d’énergie, uniquement quand on aura développé suffisamment les transports en commun : l’amener à 5 francs (soit moins de 1 euro). Cette proposition est très critiquée mais il prédisait l'inévitable hausse du prix des carburants.

En trois points, il propose premièrement de limiter la population dans les pays riches par la contraception, une sensibilisation accrue et la suppression des allocations familiales. Deuxièmement, limiter l’utilisation de l’énergie par la population. Troisièmement et dernièrement, il affirme qu’il faut envisager d’autres formes d’énergie « dont on est sûr qu’elles ne soient pas dangereuses » (solaire, éolienne, géothermique…) mais aussi pour les économies d'énergie.

Quelques point clés :

  • Manger moins de viande.
  • Diminution des inégalités.
  • Arrêt des consommations de luxe,
  • Fin de la société triste (dodo, métro, boulot).
  • Pas passéiste, mais avenir possible. Pas de retour en arrière mais soucis de la possibilité du futur.
  • Droits des femmes à disposer de leurs corps. Dénonce la société patriarcale, la fiscalité sexiste et la très moindre représentation des femmes en politique.
  • Droits des minorités culturelles : régionales (Breton, etc.).
  • Défense des travailleurs immigrés.
  • Droit des jeunes : objection au service militaire, abaissement de l’âge du droit de vote.
  • Autogestion et nouvelle organisation des travailleurs en concertation avec les syndicats.
  • Contre la centralisation et la bureaucratie.
  • Démocratie participative partout (dans l’entreprise, le quartier etc.).
  • Contre le nucléaire militaire et civil.
  • Venir en aide au Tiers-Monde, la protection et la remédiation des sols.
  • La protection et la remédiation des sols.
  • Innovation en biologie.
  • Agriculture & Politique agricole commune (PAC) repensée par le protectionnisme.
  • Diminuer la durée du travail : aller vers la semaine de 4h de travail.
  • Organiser la reconversion.
  • « Croissance Zéro », d’après les travaux du Club de Rome. Croissance différente.

Sur une affiche : « contre : - le gaspillage des ressources naturelles ; - l’exploitation du Tiers-Monde et des travailleurs ; - la centralisation du pouvoir aux mains des technocrates ; - la dictature de l’automobile ; - la course aux armements ; - la pollution »

 

René Dumont a une pensée globale, radicale, originale avant-gardiste, critique et non conventionnelle en tant que « citoyen du monde », expression dont il se réclame. Grâce à son sens aigu de la communication, Dumont a popularisé le message écologiste auprès de millions de Français, associant pessimisme et utopie.

La famine et la guerre sont ces deux obsessions qui s’engendrent selon lui.  Il alerte sur un « monde intolérable », avec des habitants du Tiers-Monde qui vont se révolter. Il pointe le risque terroriste. L’ironie du sort entraina sa mort quelques semaines avant le 11 septembre 2001 et l’attentat au World Trade Center à 97 ans en humaniste. Toute sa vie, cet ingénieur agronome s’est battu pour « mettre fin à la faim ».

 

Retrouver l’ensemble des sources en version longue.

 

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