Dossier : Sobriété gouvernementale dans le capitalocène : la logique du colibri (2/2)
Quels sont les enjeux politiques liés à la question de la sobriété ?
Une « repolitisation » nécessaire des enjeux.[1]
« Je ne fais pas de politique. »[2]
ose déclarer Emmanuel Macron sur TF1. On connait son approche – la même par
tous les libéraux : dépolitiser les choses, faire comme si tout était
naturel – alors qu’il n’en est rien : TOUT est politique. Et
particulièrement les choix économiques puisque ce sont d’eux dont dépendent
TOUS les autres choix. Par ailleurs, cette déclaration avait eu lieu quatre
mois avant la présidentielle. Le prince sorti de son Palais, l’Elysée, pour
disposer de ses privilèges : un entretien fleuve de plus de deux heures,
dont les questions étaient connues d’avance, préenregistré et monté par
l’Elysée. Une aubaine. Une injustice dans la course à la présidentielle. Mais
ne nous éloignons pas trop du sujet. Tout cela pour dire que Macron détourne
les mots et les vident de leur sens : ici « politique », « Révolution », titre de son livre
de 2017, « planification écologique » et maintenant « sobriété ».
Cela a été démontré avec brio – comme toujours – par Clément Viktorovich dans
son édito sur France Info le dimanche 30 octobre.[3]
Je vous conseille vivement de le regarder avant de reprendre ici…
Désormais, repolitisons les choses et revenons-en
à la stratégie gouvernementale. C’est bien plus qu’une stratégie, c’est une
idéologie, le néolibéralisme. C’est ce que nous allons voir maintenant.
La sobriété n’est pas l’austérité !
Le néolibéralisme est une évolution du
libéralisme classique, le fameux « laisser faire » avec une
« main invisible » qui à l’aide d’un marché règlerait magiquement,
presque mystiquement les problèmes de la société. Cette évolution du
libéralisme économique soumet l’Etat aux dogmes néolibéraux : désormais
l’Etat doit intervenir. Mais dans un seul but : celui de préserver le
marché et sa libre-concurrence, condition sine qua non à son bon fonctionnement
– en théorie. L’ADN du néolibéralisme est le passage d’une conception de l’Etat
comme néfaste pour l’économie à un Etat au service du marché. Typiquement, les
mesures d’aides aux entreprises – certes nécessaire – durant la crise du Covid
mais aussi et surtout un Etat qui déréglemente à tout va et privatise ses
services.
L’application concrète des politiques néolibérales est
donc l’austérité. Il s’agit dans son application de
diminuer de manière contrainte les dépenses publiques, donc des politiques
sociales, dans un but comptable : faire baisser le déficit public et donc
la dette publique. Le concept de sobriété, dévoyé par Emmanuel Macron et ses
ministres, est-t-il une nouvelle manière de faire de l’austérité à bas bruit[4] ? (Oui).
Or,
contrairement au Gouvernement, il ne faut pas confondre sobriété et austérité,
ces deux notions n’ont rien à voir. La sobriété désigne la
« réorganisation de la société pour éviter l’écocide et atténuer le
dérèglement climatique »[5].
La sobriété est l’occasion de mieux répartir la richesse entre les individus.
La journaliste donne dans son édito quelques exemples de politiques de
sobriété : la gratuité des transports publics qui permet à la fois de
limiter l’usage de la voiture et de réduire les inégalités face au coût de la
mobilité ; la réduction du temps de travail et un revenu minimum garanti
qui permet de réduire les trajets entre le travail et le domicile et de libérer
les travailleurs des Bullshit Jobs
comme dit l’économiste David Graeber dans son livre[6],
les emplois inutiles facteurs de dépression et d’isolement ; l’arrêt de la
5G dont les usages vont augmenter les consommation d’énergie, de CO2
et soutenir le déploiement de contrôle facial. La sobriété est le fait de
reconnaitre qu’il existe un lien entre notre société de confort des pays
développée et le dérèglement climatique. La sobriété allie donc justice sociale
et climatique.
« Ce
n'est pas la sobriété qui est présentée comme projet à nos concitoyens, mais
plutôt de l'austérité, et la protection des intérêts financiers des grandes
entreprises » déclare Elsa Faucillon, député Communiste-NUPES à propos
de la politique de Sobriété du Gouvernement, sur France info, le 2 septembre 2022[7].
La logique du colibri est libérale !
La logique du colibri a été inventé par
Pierre Rabhi, écologiste Français, dans les années 1980. Cette logique est une
logique non politique et libérale[8].
Il s’agit d’éviter les grands conflits politiques et clivant. Elle met en avant
l’action individuelle, des petits gestes, exactement ce que fait le
Gouvernement aujourd’hui. Cette logique part du postulat libéral qui définit
l’intérêt général comme étant la somme des intérêts particuliers. Cette logique
est profondément libérale et individualiste. A l’inverse, une vision politique
prend la société telle qu’elle est, soit avec des conflits et différents
acteurs qui ont des intérêts divergeant, et effectue des arbitrages.
L’arbitrage se fait soit en fonction de l’intérêt A ou de l’intérêt B, ou
éventuellement C, mais cela s’arrête là. L’action politique ou publique se fait
davantage à une échelle collective sur le fondement de la solidarité.
Prenons l’exemple de la gestion de
l’eau pour illustrer cette différence fondamentale :
Selon la logique du Colibri, il faudrait
utiliser un peu moins tous l’eau du robinet chaque jour et au bout du compte la
somme de ces petites actions résoudra le problème.
Une action politique raisonnable donc écologiste instaurerait une tarification progressive de l’eau, faisant davantage payer les mésusages – comme le fait de nettoyer à gros jets sa voiture – et les gaspillages, usages inutiles, non-vitaux tel que remplir sa piscine privée. Une telle politique rendrait gratuit les premiers mètres cubes d’eau dans une optique de justice sociale. Une telle politique enfin lancerait un vaste plan de rénovation des canalisations quand on sait que celles de l’hexagone fuient à hauteur d’un cinquième.[9] Ainsi, 20% de l’eau passant dans les canalisations finie gorgée de pesticides et de micro-plastiques. Cette défaillance grave atteindrait les 50% de fuite systématique dans les Outre-mer.
Anthropocène, capitalocène et androcène : du « scientifique » au politique.
Suite
à ce titre provocateur, rappelons d’abord qu’en matière de lutte contre le
dérèglement climatique, science et politique ne s’oppose pas mais se
complètent.
Holocène
puis Anthropocène. Cela fait 12 000 ans que la période géologique
terrestre est l’Holocène, relativement stable d’un point de vue climatique. Un
concept scientifique est apparu : celui d’Anthropocène, bien qu’encore
contesté parmi la communauté scientifique. Il suit l’Holocène et désigne une
rupture dans l’histoire géologique. L’Homme, l’humain est devenu une force
géologique majeure, ce qui signifie qu’il modifie par son action le climat
terrestre. Des débats existent quant à son commencement : de manière plus
consensuelle au début de la période industrielle à partir de 1850, à partir de
l’après-guerre et ce que l’on a appelé la « Grande Accélération »,
voir même dès la sédentarisation de l’Homme, environ 9000 ans, avant J.-C.
Toutefois,
ce concept est incorrect politiquement parce qu’il incombe la responsabilité du
développement du réchauffement puis du dérèglement climatique à l’espèce
humaine dans sa globalité donc à chaque être humain. En mettant sur un pied
d’égalité Elon Musk, un tanzanien, un Etats-Unien et « Total », le
concept d’Anthropocène déresponsabilise politiquement les responsables du
dérèglement climatique ! Les responsables ne sont pas que les grandes
entreprises, les individus et les pays les plus riches dans leur singularité,
c’est surtout les dynamiques d’un système économique qui a créé cette
situation : le capitalisme. En effet, le capitalisme a deux
caractéristiques principales : la première, l’accumulation des richesses
qui n’est permise que par l’augmentation sans fin de la production, productivisme,
et de la consommation, consumérisme ; la seconde, la propriété totale et
intangible des moyens de productions, même les ressources naturelles, permet la
réalisation de la première. Il s’agit donc non pas seulement de désigner les
plus gros pollueurs mais surtout de dénoncer le système qui les a créé, permis,
confirmé et multiplié. Voilà pourquoi on parle parfois de Capitalocène.
Une autre analyse – plus récente encore, et pas moins pertinente – est apparu : celle de l’androcène. Cette fois-ci la responsabilité n’est plus attribuée à l’humanité ni au capitalisme seul mais bien à la domination des hommes blancs, hétérosexuels, riches, occidentaux et valides sur tous les autres. Cette notion a été popularisée par un livre co-écrit par l’écoféministe Sandrine Rousseau[10]. Cette domination s’inscrit dans le colonialisme et le capitalisme également. Ce concept ne fait cependant pas consensus au sein de celleux qui se définissent comme étant "éco-féministe" et encore moins chez les féministes. Le meilleur exemple pour l’illustrer est la consommation de viande. Celle-ci pollue énormément et les hommes mangent en moyenne plus que les femmes (41% de plus en moyenne[11]), cette viande est en grande partie nourrie au soja importé, une nouvelle forme de colonialisme par l’assiette. De plus, un récent sondage a montré que plus un homme était macho et sexiste, plus il mangeait de la viande.[12] Par ailleurs, cette thèse s'appuie sur le fait que la politique coupable d'inaction climatique est dominé depuis toujours par des hommes bien que la situation s'infléchisse aujourd'hui. Par exemple, malheureusement en France, le cercle fermé autour du Président qui prend réellement les décisions (Alexis Kholer etc...) est très largement masculin. Même lorsqu'une Première ministre est nommée par celui-ci, elle se voit imposé son directeur de cabinet. De même, la majorité des grandes entreprises ont été et sont encore dirigées par des hommes blancs hétérosexuels. En mars 2021, parmi les 40 dirigeants du CAC40, les quarante entreprises françaises les plus cotées en bourse, une seule est une femme : Catherine MacGregor. Cette théorie est donc amplement validée dans les faits. les valeurs autour desquelles sont structurées ces entreprises et l'ensemble du capitalisme sont de plus des valeurs associées au genre masculin de par la socialisation différenciée selon le genre : le charisme, l'autorité, la violence, la compétition etc. La principale critique que d'autres écoféministes portent sur cette thèse est ce dernier élément avancées par celles qui défendent la thèse. Il le considère comme essentialisant pour les hommes : cela revient à considérer que les hommes sont par essence, par "nature" charismatique, violent etc. Débattons-en !
[1] Cet article fait suite à celui-ci : https://celian-redon-actu-analysee.blogspot.com/2022/12/que-propose-le-gouvernement-et-que.html.
[2] « Présidentielle
2022 : Emmanuel Macron ne 'fait pas de politique'... », France Inter,
publié le 16/12/2022, consulté le 2/11/2022 à 21h28 et consultable ici : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-jeudi-16-decembre-2021-5221527
[3] « Clément
Viktorovitch : va-t-on vraiment vers la "sobriété énergétique"
? », sur France Info, Clément Viktorovich dans sa chronique
hebdomadaire « Entre les
lignes », publié le 30/10/2022 sur YouTube, consulté le 2/11/2022 et
consultable ici : https://www.youtube.com/watch?v=1MUsNiddQHA.
[4] Quoi qu’il en soit, le Gouvernement fait de toute
façon depuis 5 ans de l’austérité et accentue sa politique en ce sens. Nous le
verrons dans un article prochainement dédié au déficit public. Mais en pour le
Projet de loi de Finances 2023, le Gouvernement augmente le budget de l’Etat
certes mais sous un montant inférieur à l’inflation. Ce qui signifie qu’il fait
des économies. De plus, l’augmentation de la dépense publique prévue n’est que
de 0,6% alors que le taux potentiel de croissance, c’est-à-dire les besoins,
est de 1,25%. Il s’agit donc d’une diminution. En effet : une augmentation
en dessous des besoins demeure une diminution des services.
[5] « Ne plus confondre sobriété et
austérité », Mediapart, Edito par Jane Lindgaard, journaliste du pôle
écologie, publié le 31 août 2022, consulté le 2/11/2022 et consultable
ici : https://www.youtube.com/watch?v=RMnZlvmAYEU.
[6] Bullshit Jobs,
David Graeber, 1 mai 2018.
[7] Retrouver ici une partie de cette interview :
https://twitter.com/franceinfoplus/status/1565756188976881664?s=20&t=LFzUWFcUncnmvQqDzyoPYg.
[8] Barbara Stiegler, philosophe dénonce cette
logique : « Le colibris de
Pierre Rabhi est libéral - Barbara Stiegler », sur YouTube, publié le
2 mai 2021, consulté le 2/11/2022 et consultable ici : https://www.youtube.com/watch?v=TB1G_AGrpZk&t=0s, extrait d’une émission, Thinkerview, également sur Youtube, ici intitulée « Démocratie : Épiphénomène historique,
sécession des élites ? Barbara Stiegler [EN DIRECT] », publiée le 30
avril 2021, consulté le 2/11/2022 et consultable ici : https://www.youtube.com/watch?v=cIjbLK3w5Ks&t=0s.
[9] D’après les derniers chiffres de l’Observatoire des services publics d’eau et
d’assainissement, en 2016. Donnée recensée ici : https://www.lavoixdunord.fr/746931/article/2020-04-30/est-il-vrai-qu-un-tiers-de-l-eau-est-gaspille-cause-de-fuites-sur-le-reseau#, article consulté le 2/11/2022.
[10] « Par-delà
l'androcène », ouvrage coécrit par Sandrine Rousseau, Adélaïde Bon et
Sandrine Roudaut, publié le 26 août aux éditions du Seuil.
[11] « Les
hommes, ces viandards qui plombent le climat », ReporTerre, par
Alexandre-Reza Kokabi, publié le 24 novembre 2021 à 09h29 et mis à jour le 27
novembre 2021 à 17h36, consulté le 2/11/2022 et consultable ici : https://reporterre.net/Les-hommes-ces-viandards-qui-plombent-le-climat#:~:text=En%20outre%2C%20le%20r%C3%A9gime%20des%20hommes%20%C3%A9met%20globalement,les%20Fran%C3%A7ais%20pr%C3%AAts%20%C3%A0%20moins%20manger%20de%20viande.
[12] « Oui,
plus les hommes sont amateurs de viande rouge, plus ils sont...
sexistes », Le Parisien, Par Christine Mateus, publié le 21 septembre
2022 à 18h00, consulté le 2/11/2022 et consultable ici : https://www.leparisien.fr/sentinelles/oui-plus-les-hommes-sont-amateurs-de-viande-rouge-plus-ils-sont-sexistes-21-09-2022-Q7QKX5RP2ZHXRNLAZZ6LTO44DY.php.

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