Comment expliquer la montée de l’extrême-droite en France ?

Dossier (3/3) : L’extrême droite en France : banalisation et progression électorale.

Comment expliquer la montée de l’extrême-droite en France ?

Comme nous avons pu le voir dans le billet précédent[1], l’extrême-droite progresse fortement en France. Entre 1974 et 1988, elle est multipliée par 14 avec le même candidat, Jean-Marie Le Pen qui n’a pas pu se présenter en 1981 faute de recueillir le nombre de signatures nécessaires. Entre 2007 et 2022, la peste brune progresse de manière soutenue et régulière avec environ 2 millions de voix par an, passant d’environ 5 millions en 2007 à plus de 11 millions en 2022.

Attention : cet article n’est qu’une ébauche de plusieurs constats et réflexions agrégées. Il a vocation à n’être ni exhaustif, ni scientifique.

Nous allons donc au fil de ce billet égrainer des éléments explicatifs et les associer aux deux augmentations majeures déjà évoquées, l’une brusque en 1988 et l’autre progressive de 2007 à 2022. On peut identifier des causes profondes et des éléments ayant amplifier la dynamique.

Cause profonde : la survenue d’une idéologie, le (néo)libéralisme et les conséquences de sa mise en œuvre.

Les coupables sont principalement les gouvernements Giscard puis Mitterrand après le tournant de la rigueur en 1983 et les gouvernements successifs après 2007. Ce sont en effet eux qui mettent en œuvre des politiques libérales ou néolibérales.

Les conséquences des politiques néolibérales sont l’affaiblissement puis la destruction des services publiques par exemple du fait des politiques d’austérité, des délocalisations multiples du fait de la globalisation[2] et un néolibéralisme managérial et individualiste de plus en plus prégnant.

Toutes ces politiques qui appauvrissent individuellement, font naître des ressentiments. Le sentiment d’être déclassé progresse – ce qui est objectivement souvent le cas. On se méfie de l’autre perçue comme responsable. Dans le même temps, les chômeurs et les étrangers sont stigmatisés parfois confondues. Ils finissent par être désignés comme responsables. Alors que les responsables sont les médias et les politiques, auteurs de cette propagande, les plus riches qui accumulent de plus en plus les sous et le prestige social. Et ce dans un système, le capitalisme qui favorise cette accumulation mortifère.

La progression observable après 2007 peut s’expliquer aussi par le déni de démocratie qu’est le vote du Traité de Lisbonne en 2008. Il reprend de nombreuses dispositions du texte de 2005, rejeté massivement par les Français. Et ce encore plus par les ouvriers et les employés qui votent le plus pour Marine Le Pen, même s’il s’abstiennent en grande majorité. De plus, le vote « oui » a fait consensus entre le PS et LR, ex-UMP, les deux grands partis, ce qui nourrit le discours « tous pareil » qui favorise soit l’extrême-droite, soit l’abstention. Dans ce cas, elle est vue comme la seule force politique n’ayant pas gouverner en France, ce qui est doublement faux : elle a gouverné en 1940 et d’autres forces ou plutôt d’autres programmes n'ont jamais été appliqués. La gauche n’a en effet gouverné à gauche qu’entre 1981 et 1983.

Le néolibéralisme épuise les corps et les esprits. Selon une étude de 2017, le mal-être ainsi que le pessimisme seraient des déterminants majeurs du vote d’extrême-droite. Ainsi, la probabilité de voter en faveur du Front national serait de l’ordre de 45% parmi les Français qui se disent les plus pessimistes, et ce quel que soit le niveau de revenu[3].

[4]Selon Thomas Coutrot, dans les communes où Marine Le Pen a eu ses meilleurs scores au premier tour de l'élection présidentielle de 2017, on trouve des proportions plus fortes qu'ailleurs Le personnes déclarant que leur travail consiste à répéter une même série de gestes ou d'opérations », qu'elles ne peuvent pas apprendre des choses nouvelles dans leur travail, ou qu'elles doivent « souvent appliquer strictement les consignes »[5].

Ainsi, se référant au philosophe et psychologue américain John Dewey (1859-1952), Coutrot appelle à un modèle d'organisation du travail radicalement démocratique qui implique que toutes les travailleuses et tous les travailleurs puissent devenir à la fois dirigeant-e-s, managers et ouvriers. En effet, initiative déployée – ou non –par les travailleurs dans leur emploi joue un rôle décisif dans la formation de leurs compétences démocratiques au se large, c'est-à-dire également civiques et associatives

Or la montée du chômage, jointe au très fort repli syndical, a provoqué un formidable recul dans l'autonomie au travail ces dernières décennies pour de nombreux ouvriers, que viennent renforcer les nouvelles technologies[6]. Et il apparait désormais que cette dégradation de l'estime de soi et de sa capacité d'agir au travail est l'une des causes du net recul de l'engagement associatif et politique enregistré ces dernières décennies

Ainsi, dans les communes qui ont le plus voté en faveur du FN, il y a nettement plus qu'ailleurs des personnes travaillant la nuit ou en 3 8 ; et ces personnes connaissent plus souvent des tensions avec leurs collègues et se disent « exploitées ». De la même façon, c'est dans les communes où le nombre de personnes craignant de perdre leur emploi dans l'année qui vient est le plus élevé que l'abstention est la plus forte[7].

Causes amplificatrices : banalisation et légitimation politico-médiatique.

Les coupables sont nombreux : médias, intellectuels, partis politiques ont amplifiés la montée électorale du FN en le banalisant ou en le légitimant. Pour le premier, il s’agit de relativiser le danger du FN tandis que la légitimation vient des politiques qui reprennent les thèmes, fantasmes, obsessions et les mots de l’extrême-droite.

Partis politiques

La « gauche hollandiste » a échoué et a fait monter le RN. Plus globalement, il s’agit ici de la droite qui se prétendait de gauche, ceux qui se disent « sociaux-démocrates » mais qui en réalité sont des « sociaux-libéraux » et encore, on se demande où se situe le social. 1. Ils ont fait augmenter le FN par leurs politiques d’accompagnement du système capitaliste libéral. 2. Ils l’ont banalisé en reprenant les mots et obsessions racistes de l’extrême droite, notamment Manuel Vals ou par le projet de déchéance de nationalité. Jaurès a eu mal, Jaurès a mal à sa gauche. 3. Par leurs échecs et renoncements, ils ont démontré leur impuissance et ont posé le FN comme seule alternative politique, ce qui est faux j’ai déjà pu l’exprimer. Pire : le FN n’est pas une alternative réelle car ils sont autant libéraux que Macron. Economiquement, FN, LR et LREM sont d’accord. Or, comme tout dépend de l’économie, le RN au pouvoir, ça serait du Macron en pire, du Macron avec du racisme en plus.

La droite dure a banalisé l’extrême-droite – j’ai pu le dire dans l’article précédent, voir note 1 – en reprenant ses propos pour gagner. De Sarkozy à Pécresse en passant par Fillon, ils l’ont imité, ils se sont fait mangé. Comme le dit l’adage : on préfère toujours l’original à la copie. En ce sens, les débats de la primaire LR de fin 2021 étaient des plus scandaleux ! Ils reprenaient à leur compte la théorie raciste et complotiste de grand remplacement etc. Même Pécresse qui se présentait comme modérée a finit par dire qu’il ne « devait pas y avoir de fatalité au grand déclassement et au grand remplacement ». De fait, puisqu’elle affirme par cette phrase qu’elle va le combattre, elle reconnait sa véracité.

LREM a aussi repris les thèses de l’extrême droite via Gérald Darmanin et Macron lui-même à maintes reprises tout au long de son premier mandat[8]. Les lois sécuritaires et liberticides y sont pour quelque chose aussi. Les équivalences dressées entre la gauche Républicaine – NUPES et l’extrême droite ont permis de faire élire Grégoire de Fournas, député ouvertement raciste et condamné pour cela. Et ce à travers le discours « les extrêmes » qui sont censés se rejoindre (voir à ce sujet mon article : https://celian-redon-actu-analysee.blogspot.com/2022/08/13-aout-discours-caricatural-des.html). Ensuite, ils ont voté pour des vices président.es de l’Assemblée FN et ils ont même été félicité par Marine Le Pen pour une décision sur l’immigration. Ah, on a les soutiens que l’on mérite.

La droite – Macron compris évidemment – a ces dernières années opéré un glissement sémantique quant à sa relation avec le FN. Pendant longtemps, l’extrême-droite était tenu à l’écart du champ Républicain. Pendant, longtemps, la digue tenait. Puis, on est passé d’une condamnation ferme et univoque à un relativisme équivoque du « ni, ni », ni la gauche, ni l’extrême droite. Et c’est le fameux : « on est d’accord sur le constat mais pas sur les solutions à y apporter ». Tout cela banalise l’extrême-droite ! Voilà les coupables.

Médias et « intellectuels » (?)

Une bulle médiatique s’est mis en place sur le sujet. Les discours macronistes notamment l’élément rhétorique de disqualification « les extrêmes » sont repris par tous les médias dominants sans discussion. Cela se trouve dans les questions et les remarques comme si de rien n’était, par des journalistes qui se cachent derrière une fausse neutralité – la neutralité ne peut exister. De plus, ils traitent l’information par l’enchainement de faits divers anxiogènes et qu’ils présentent comme généralisés alors que c’est tout le contraire : les homicides par exemple reculent comme jamais. La progression de l’extrême-droite s’auto-entretient dans la mesure où plus ils gagnent, plus on parle d’eux et plus ils ont un temps d’antenne temps d’antenne réservé important. Donc leur influence sur l’opinion grandit.

Des prétendus intellectuels banalisent les idées d’extrême-droite : par exemple, Michel Onfray, Raphaël Enthoven, Michel Houellebecq qui a récemment participé à une discussion avec le premier dans laquelle il fait l’apologie du terrorisme et prêche son islamophobie crasse mais aussi Finkielkraut en fustigeant « racisme anti-blanc », banalisant de fait cette invention venue de l’extrême-droite et le vrai racisme, systémique.

 

En définitive, la progression de l’extrême-droite s’explique par de multiples facteurs. La responsabilité est partagée. Toutefois, tandis que certains la combattaient/combattent, d’autres la banalisaient/banalisent – volontairement ou malgré eux. Cette progression est le fruit de cette banalisation. Celle-ci est orchestrée par ce que l’on peut appeler la « bourgeoisie fasciste » qui comme dans les années 1930 déclare – plus ou moins ouvertement – « plutôt Hitler que le Front populaire ». Le multi-milliardaire ultra-catholique traditionaliste Bolloré fait partie de ceux-là !

Que peut-on faire ? Il faut prioritairement traiter les causes profondes, soit stopper l’austérité, développer les services publics, protéger les emplois de la mondialisation, créer des emplois etc. sans oublier de favoriser le bien-être pour tous et la santé au travail. C’est notre économie et la manière dont le travail est effectué, notamment par les classes populaires, qu’il faut redéfinir. Il ne faut pas oublier de lutter contre les causes amplificatrices : les discours de haine en votant des lois pour déconcentrer les médias, en faire des médias posséder par les salariés et les lecteurs/téléspectateurs par exemple. Il faut enfin apporter des réponses progressistes aux migrations : rappeler que cela se déroule de force, dans la douleur, jamais par plaisir ; rappeler que l’immigration est une chance démographique, économique et sociale ; rappeler que si l’on veut diminuer les migrations, il faut lutter contre les causes : exploitation économique et échanges commerciaux inégaux du fait des pays développés, guerres pour l’accession aux matières premières, dérèglement climatique et amoindrissement des ressources



[2] Entendue ici comme étant la mondialisation économique.

[3] Amory Gethin et Thanasak Mark Jenmana, « Du mal être au vote extrême », Note de l’observatoire du bien-être, Cepremap, 4 septembre 2017

Issu du livre « Economie – on n’a pas tout essayé », Gilles Raveau, Seuil, page 296.

[4] Ce qui suit – en italique – est issu du même livre, pages 296-297.

[5] Thomas Coutros, « Libérer le travail, Pourquoi la gauche s'en moque es pourquoi ça doit changer », Paris, Seuil, 2018, p. 237.

[6] 3. Pour l'exemple d'Amazon, voir Marion Perrood, « Flicage, accidents du travail: plongée dans l'univers social impitoyable d' Amazon France », 15 novembre 2017, https://c.cx/PQ.

[7] Thomas Coutrot, Travail et bien-être psychologique », a ci, p. 38.

[8] « Pétain « grand soldat », « pays réel », « nation organique » : Macron, le nauséabond glissement vers la rhétorique d’extrême-droite », L’Insoumission, publié le 19 juillet 2022, consulté le 23/12/2022 et consultable ici : https://linsoumission.fr/2022/07/19/petain-macron-extreme-droite/.

« Comment Macron a fait monter l’extrême-droite en 6 points », L’Insoumission, publié le 2 avril 2022, consulté le 23/12/2022 et consultable ici : https://linsoumission.fr/2022/04/02/macron-montee-extreme-droite/.

« Main tendue de Macron à l’extrême-droite : qui est ambigu avec la République ? », L’Insoumission, publié le 29 juin 2022, consulté le 23/10/2023 et consultable ici : https://linsoumission.fr/2022/06/29/macron-ambigu-republique/.

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